Résumé : Les dieux de la mythologie étaient en réalité des hommes divinisés, si bien qu’ils conservaient les travers et les passions des hommes, avec toutes les dépravations qui en résultent pour les religions païennes. On peut toutefois se demander si cette fausse image de la divinité ne s’est pas reconstruite aujourd’hui, sous une forme différente, plus abstraite, plus subtile et peut-être plus délétère. Car le vide laissé par l’oubli du Créateur, avec tous ses attributs bibliques, a été comblé par la Nature. Une “Nature” qui opère sur une matière préexistante, mais dont elle tire toujours du nouveau… Une “Nature” qui donne naissance aux êtres vivants et les dote d’organes fonctionnels, mais qui a besoin d’immenses durées inobservées pour rendre crédibles ses productions… Cette projection sur la Nature divinisée des limites propres aux agissements humains (matière et temps) constitue un anthropomorphisme aussi erroné et peut-être plus grave que celui des Anciens, car il usurpe l’autorité de la science et, à ce titre, est marqué par une intolérance doctrinaire que ne connaissaient pas les idolâtres païens.


On s’est beaucoup gaussé de l’anthropomorphisme des Anciens, dont la mythologie nous montre des dieux agissant à l’image des humains, avec leurs travers, leurs pulsions et leurs jalousies. Mais les Anciens étaient excusables : leurs “ dieux ” n’étaient autres que les ancêtres des peuples[i], considérés comme “immortels” car leur longévité tenait encore de la vigueur des antédiluviens. Pensons que Sem est mort quand Abraham avait 50 ans ! [Ce point important fait aussi comprendre comment Abraham, élevé dans les tentes de Sem – nous dit la tradition orale hébraïque – car son père avait voulu l’éloigner de la cour corrompue de Nemrod, n’avait nulle raison d’inventer un monothéisme qui faisait bel et bien partie de la révélation primitive transmise depuis Adam].

Cependant les sages grecs, armés de leur logique, distinguaient très bien ces “immortels” divinisés, objet d’un culte idolâtrique[ii], et l’Être-en-soi, objet de la métaphysique, celui dont chaque être particulier tire sa raison d’être.

En revanche nos contemporains, héritiers involontaires d’une notion de Dieu épurée par la pensée médiévale, retombent souvent dans un anthropomorphisme plus subtil mais non moins délétère.

Leur Dieu ne s’adonne plus aux vices de la condition humaine mais ses actes sont conçus à l’image des nôtres. L’homme moderne, se croyant « la mesure de toutes choses », s’est fait un Dieu à sa mesure et à sa manière.

Il en résulte trois grandes conséquences : le concept de Création s’est perdu de vue (le mot reste, mais vidé de sa portée ontologique) ; la “Nature” a pris la place de Dieu ; la science, folle du logis, perd le sens de ses limites.

Le concept de Création, tel qu’hérité de la tradition hébraïque, est d’une portée universelle et d’une profondeur insondable.

Une portée universelle : tout ce qui existe tient son être du Créateur. Ici fusionnent la pensée métaphysique des Anciens et notre foi religieuse : le même et unique Être nous donne d’exister et reçoit notre adoration. De cette unité résulte la force opérative de la civilisation chrétienne.

Une profondeur insondable : tout être a reçu la marque de son Créateur ; tout être recèle donc l’infini qui appelle au dépassement ; la perfection est compatible avec la finitude[iii]. Rien n’est simple, rien n’est anodin ; nous sommes environnés de merveilles à contempler : un morceau d’anthracite ou un brin d’herbe au même titre que les chutes du Niagara. Cela, les peintres de “natures mortes” l’ont bien saisi !

Deux traits majeurs (et liés) signalent le concept biblique de Création : son caractère ex nihilo, à partir de rien ; son indépendance par rapport au temps. À la différence du démiurge ou de l’artisan, Dieu produit sans dépendre d’une matière préexistante ; il crée de rien par la Parole et ce trait se retrouve dans les miracles accomplis par Jésus-Christ, le distinguant bien des tours de magie et stupéfiant les contemporains. La version slavonne de la Guerre des Juifs contre les Romains (de Flavius Josèphe) le met bien en valeur :

« Alors parut un homme, s’il est permis de l’appeler homme. Sa nature et son extérieur étaient d’un homme, mais ses apparences plus qu’humaines et ses œuvres divines : il accomplissait des miracles étonnants et puissants. Aussi ne puis-je l’appeler homme. D’autre part, en considérant la commune nature, je ne l’appellerai pas non plus ange. Et tout ce qu’il faisait, par une certaine force invisible, il le faisait par la parole et le commandement. (…) Il disposait tout seulement par la parole. (…) Voyant sa puissance, et qu’il accomplissait tout ce qu’il voulait par la parole, ils lui demandèrent d’entrer dans la ville, de massacrer les troupes

romaines et Pilate et de régner sur eux. Mais il n’en eut cure[iv]. »

Le psalmiste le signalait déjà :

« Par la parole du Seigneur les cieux ont été faits

Et toute leur armée par le souffle de sa bouche. » (Ps 33, 6)

Même quand l’acte Créateur prend appui sur une matière préexistante, il demeure véritablement ex nihilo car aucun lien de causalité ni aucune commune mesure ne relie le “limon” avec Adam ou bien l’eau avec les poissons qui, au 5e Jour, se mettent à foisonner dans l’océan. « Car Il a dit et tout a été fait ; Il a ordonné et tout a existé » (Ps 33, 9).

De même aucune durée n’est requise. Dieu est « Celui qui a parlé et le monde fut ». C’est donc ainsi que Jésus montre sa divinité. La tempête s’apaise aussitôt : « Alors il se leva, commanda aux vents et à la mer, et il se fit un grand calme » (Mt 8, 26), tout comme l’invalide se trouve guéri dès l’ordre reçu : « Lève-toi, prends ton grabat et marche » (Jn 5, 8). Quiconque n’intériorise pas suffisamment ces traits propres à l’acte créateur – autarcie et instantanéité – traits qui le distinguent absolument de toute production humaine, commet une erreur scientifique autant que théologique, puisqu’il méconnaît l’origine et donc la nature propre de ce qu’il observe.

Alors, dans ce vide explicatif sur les origines qui résulte de la mise à l’écart du Créateur, un concept mal défini va pouvoir s’insérer : la Nature. Une substitution progressive s’opère du dixhuitième au dix-neuvième siècle. La nature était cette collection des êtres créés par Dieu dont l’ensemble formait le “Grand livre” offert à la sagacité du savant en parallèle avec l’autre Livre : l’Écriture sainte.

Puis la nature devint peu à peu une sorte de puissance démiurgique, un sujet capable d’agir par lui-même.

Et à cette nature capable de toutes les inventions, accorde-t-on en sus un temps infini pour opérer.

 

C’est ainsi qu’on peut lire, sous la plume de Lamarck :

« Il paraît, comme je l’ai déjà dit, que du temps et des circonstances favorables sont les deux principaux moyens que la nature emploie pour donner l’existence à toutes ses productions. On sait que le temps n’a point de limite pour elle,  et qu’en conséquence elle l’a toujours à sa disposition. Quant aux circonstances dont elle a eu besoin et dont elle se sert encore chaque jour pour varier ses productions, on peut dire qu’elles sont en quelque sorte inépuisables[v]. »

Le prix Nobel François Jacob n’était pas en reste :  « Si la bactérie fonctionne avec une telle virtuosité, c’est que, pendant 2 milliards d’années, ses aïeux se sont essayés à cette

chimie en notant scrupuleusement la recette à chaque réussite[vi]. »

Alors tout semble devenir possible et cette toute-puissance attribuée à la fictive Nature-sujet remplace aussitôt le Créateur dans l’explication des origines. En réalité, on n’a rien  expliqué en affirmant que “la Nature” peut tout. C’est vraiment “se payer de mots” et installer sur l’autel de la pensée collective une idole abstraite, devant son existence à celui qui en prononce le nom, tout comme les idoles d’Éphèse sortant des ateliers de la ville (Ac 19, 23-40). Et de même que les orfèvres d’Éphèse se mutinèrent contre saint Paul qui ruinait leur commerce, de même fait-on aujourd’hui chorus contre ceux qui nient le naturalisme et affirment hautement que la finalité évidente dans les êtres vivants témoigne d’une Intelligence supérieure qui, elle, n’a eu besoin pour agir et produire l’univers ni de créatures préexistantes, ni des longues durées supposées par les géologues du dix-neuvième siècle.

Car l’impuissance de cette nature divinisée frappe tous les esprits qui veulent bien réfléchir à ces preuves qu’ils présupposent toujours sans jamais les détenir.

Jean Rostand, biologiste et académicien, écrivain et moraliste, agnostique et rationaliste (président d’honneur de la Libre Pensée), est resté tourmenté par cette incapacité où il se voyait, de justifier sa croyance en l’évolution.

Redonnons sa célèbre formule :

« Les deux grandes doctrines de l’évolution, lamarckisme et mutationnisme, nous semblent aussi naïves, enfantines, l’une que l’autre, et nous estimons qu’il serait temps de faire table rase de ces contes de fées pour grandes personnes[vii]. »

Alors, en feignant de croire que cet abîme infranchissable entres les faits observés et les récits inventés sur les origines est comblé par la science, on crée une situation plus malsaine encore pour ceux qui signent les lettres de créance du mythe, que pour ceux qui les reçoivent. Car l’idolâtrie, chez les victimes, procède de leur confiance en l’autorité de la science : confiance mal placée mais légitime, qui donc ne corrompt pas celui qui l’accorde : les peuples idolâtres – on l’a vu dans l’Histoire – savent se convertir quand l’occasion leur est donnée de voir à l’œuvre le vrai surnaturel. Tandis que les scientistes qui sculptent l’idole de leurs pensées prennent la responsabilité de “l’indigeste énormité” (selon le mot de Jean Rostand) qu’ils affirment.

Or, toute prétention indue détruit intérieurement celui qui s’en prévaut aux yeux du monde.

Le savant athée a souvent conscience de mettre la science au service de son incroyance, mais son aveuglement métaphysique pourrait rendre excusable son idée que l’homme fabrique sa vérité – excusable du moins tant qu’il ne prétend pas imposer aux autres  cette vérité fabriquée –, incohérente et donc inexcusable, en revanche, s’il veut exclure au nom de la science toute vision du monde qui contredit la sienne. Combien fréquente

malheureusement, cette intolérance doctrinaire ! Au fond de luimême tout homme sait bien que la vérité est objective ou n’est point, qu’elle doit donc être recherchée et non dictée.

Le savant chrétien, lui, sait qu’une révélation a été donnée d’en-Haut pour pallier les carences de l’intelligence humaine.

Lors donc qu’il écarte de sa propre autorité la toute-puissance du Dieu de la Bible, qu’il se fabrique un dieu impotent réduit à créer par le truchement de l’évolution – voire d’une évolution au hasard dont Il ne sait où elle va aboutir ! –, cet évolutionniste théiste donc, tombe dans une idolâtrie pire que celle de l’athée. Car l’athée, souvent, ne sait pas qu’il prêche une religion, une vision du monde englobante qui dicte les comportements et juge des vertus. Tandis que l’évolutionniste soi-disant chrétien a conscience de fabriquer sa religion, d’en réinventer les dogmes et d’en repenser la morale. Quelles que soient les justifications subjectives de ces prétentions insoutenables, une question demeure : que pense Dieu de cette attitude qui, à l’idolâtrie, ajoute le blasphème ?

 

[i] Relire à ce sujet Claude EON, « Athéna et Eden », Le Cep n° 29 & 30.

[ii] On retrouve ici toute la problématique du culte des ancêtres, notamment en Chine avec la “querelle des rites” qui s’ensuivit.

[iii] Cela, les Grecs l’avaient bien compris, avant même de découvrir l’Incarnation.

[iv] La Guerre des Juifs (version slavonne), Lib. LX, § 3 ; texte cité par Mlle J. C. OLIVIER dans Les Nouvelles de l’Association Jean Carmignac, n° 49, mars 2011, p. 11.

[v] Discours d’Ouverture, An VIII.

[vi] La Logique du Vivant, Paris, Gallimard, 1970.

[vii] « Répétons-nous, sur l’évolution, des contes de fées pour grandes personnes ? Réflexions d’un biologiste autour de quelques ouvrages récents », Le Figaro littéraire du samedi 20 avril 1957.

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