Finalité du Langage (2e partie)[i]

Résumé : Après avoir montré (dans Le Cep n°66) comment l’analyse grammaticale se moule naturellement dans les concepts de la philosophie réaliste (substance —> substantif ; adjectif —>accident ; etc.), l’auteur poursuit par les notions de puissance et d’acte, autre modalité nous rendant capables de dire le vrai grâce au langage. Il existe en effet, antérieurement à tout énoncé particulier, un cadre fonctionnel en adéquation tant avec notre esprit qu’avec le réel : la Langue, ou plutôt les langues, car toutes les langues naturelles, si diverses soient-elles, manifestent cette propriété étonnante, véritable pouvoir causal immatériel (puissance) qui pose les règles opératoires antérieures à tout discours (acte). Ainsi la pluralité des sens possibles d’un mot disparaît au profit d’un sens précis lors de l’énoncé d’une phrase. Notons que ce lien entre métaphysique et grammaire avait tourmenté Nietzsche et Heidegger, car il ne se comprend bien que dans la croyance en Dieu, Verbe primordial et auteur de la langue comme de l’univers matériel.


 

L’ESSENCE ET L’EXISTENCE

Revenons un instant sur l’aptitude du substantif à désigner l’individu (matière première) et l’essence ou l’être en général (substance seconde).

Ex. : le cheval galope dans le pré (individu) ;  Le cheval est un noble animal (le cheval en général).  Cette aptitude autorise l’énonciation de vérités philosophiques, de lois physiques, de définitions de géométrie, etc. Elle est la source de la connaissance. Nous nous proposons de démontrer que cette disposition linguistique correspond à la capacité de l’esprit humain à dire le vrai.

Certes, cette capacité a des limites. Nous concédons que l’essence ne peut exister seule. Elle est toujours inhérente à un être quelconque. L’essence, dans le ciel des intelligibles, a-t-elle une réalité? La question reste ouverte. Mais, ici-bas, nous ne rencontrons les essences que dans les êtres particuliers. C’est ce qu’accuse la langue qui ne peut donner d’existence au mot que par la forme réunie à la matière. La forme, sans la matière n’existe pas.

Nous concéderons également que les généralisations abusives, les antinomies, les vues de l’esprit sans correspondance dans la réalité, les chimères et nombre de bêtes à cornes imaginaires, se rencontrent fréquemment dans l’esprit des hommes. Il y a aussi des « êtres de raison » n’existant qu’en esprit, dont le rôle n’est qu’utilitaire et relatif à un système de pensée (ex. : le progrès, la liberté, etc.).

Mais la généralisation nous permet de connaître certaines vérités. La question des universaux est liée à l’objectivité de la connaissance.

On sait que le nominalisme, cette théorie selon laquelle l’idée générale n’est qu’un nom sans correspondance avec une réalité quelle qu’elle soit voudrait infirmer cette aptitude de l’esprit humain. Certains vont même accuser la langue de nous induire en erreur et feront remarquer : « je n’ai jamais rencontré l’Homme en général, mais uniquement des individus particuliers. » Le nominalisme débouche sur une critique radicale des entités métaphysiques, critique chère aux empiristes, aux positivistes, ou encore aux existentialistes.   Cette question tourne autour de l’essence (autre mot pour nature) et de son rapport à l’existence, singulière et particulière des êtres. Il s’agit de savoir si l’essence des êtres est une réalité ou non. Pour certains, l’essence (i. e. ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est) ne serait qu’une invention philosophique, sans existence dans la réalité. N’existeraient que des êtres singuliers et toute généralisation serait abusive. Est-il possible que nous ne connaissions que les choses particulières ? Si tel est le cas, à parler strictement, pourquoi emploierait-on la notion « d’être » ? N’est-elle pas également une généralisation abusive ? Une notion philosophique n’existant pas dans la réalité ? Que reste-t-il ? Rien.

On voit l’enjeu que représente la notion d’essence ou de nature pour l’esprit humain.

Si l’essence est une vue de l’esprit, datée et relative à la philosophie grecque, ne devrait-on pas se demander pourquoi les mots ont désigné les êtres en général bien avant la philosophie grecque ?

Si, par ailleurs, cette propriété du mot est fondée sur l’expérience et sur l’habitude, s’il ne s’agit que d’une commodité, ne conviendrait-il pas de savoir pourquoi et en quoi cette propriété du mot est commode ? Ne serait-ce pas simplement parce que cette propriété linguistique atteste une connaissance réelle et vraie ?

À défaut de percevoir mentalement l’essence, tout discernement disparaît. L’homme lui-même n’est plus qu’un matériau. Nous tombons dans l’absurde. « Le monde va très mal aujourd’hui parce qu’on ne sait plus rien des universaux » disait Pie XI (cité par Jean Ousset dans Pour qu’Il règne, 1959).

Dans le langage, les deux opérations de l’esprit : la généralisation de l’intérieur d’une notion et la clôture du mot dans l’obtention de sa forme, sont corrélatives (même confusément) à la saisie de l’essence. Sans elles, on ne peut parler. L’affaire est donc close. Sans la saisie, même confuse, de l’essence des êtres, l’esprit s’éteint. Sans elle, notre capacité de connaître ne dépasserait pas celle de l’animal.

La correspondance entre les lois de la langue et les contraintes internes à l’esprit humain apporte donc bien la preuve de son adaptation, en tant qu’outil linguistique, à l’intelligence humaine capable de saisir le réel.

 

LANGUE ET DISCOURS

Abordons maintenant la grande question de la Langue et du Discours. Prenons comme point de départ l’observation de ce court texte anglais comparé à sa traduction française.

Texte de départ :

I’ll do my best to contact you tomorrow before we leave.

Traduction :

Je ferai tout pour vous contacter demain avant notre départ.

Une transcription mot à mot : « *Je vais faire mon mieux pour contacter vous demain avant que nous quittons » aurait été une très mauvaise traduction. Pourquoi ? Parce qu’elle n’aurait pas respecté les règles de la langue française.

Autres exemples : Que dit une mère de famille francophone à son petit garçon ?

Est-ce que tu t’es lavé les mains ?

Ou bien :* Est-ce que tu as lavé tes mains ?

Que dit-on en français ?

Pierre est diabétique. –  *Ah ? Je ne l’ai pas su !

Ou bien : – Ah ? Je ne savais pas !

Un Français francophone reconnaît sans hésiter le texte français, alors que les phrases proposées en alternative (*) semblent disconvenir à l’allure de notre langue, même si elles restent parfaitement compréhensibles. Il y a donc un ensemble de règles (ou d’habitudes, nous ne trancherons pas ici ce point important) qui constituent la Langue. Ces règles sont antérieures et président à tout énoncé. Il y a donc une Langue que le Discours doit respecter.

On trouve en Langue des systèmes, c’est-à-dire des ensembles d’éléments interdépendants et formant un tout organisé. Ces ensembles sont eux même interdépendants. Tout est déjà construit et en état de servir. La Langue, en français, n’est-elle pas en permanence à disposition de tous les Français ? Ne reste-t-elle pas la même à travers tous les discours ? Ce fait n’est pas niable. Les discours, eux, sont momentanés, particuliers, spécifiques, à construire selon la visée expressive du moment. La Langue est déjà construite, prête à servir à une infinité de discours.

Le Discours parlé ou écrit se construit par la volonté des locuteurs, selon les visées expressives du moment. Si un discours particulier est français, c’est qu’il emploie les ressources de cette langue en respectant ses lois internes. Si le discours est allemand, il emploie les ressources et les lois internes de cette langue. Ce n’est donc pas la visée expressive du moment qui construit la Langue, mais la Langue qui rend possibles les discours. La langue s’impose à nous. Qui peut prétendre être l’auteur de la langue française ?

Il importe donc de distinguer entre la Langue et le Discours. Ce dernier est le résultat d’une construction particulière, voulue à un moment donné. La signification qu’il porte, elle-même particulière, correspond à la visée expressive recherchée, et résulte de sa construction. Tout en lui est au niveau de l’effet, du causé, du résultat, du particulier et du momentané. Enfin, l’énoncé a été construit volontairement.

Il en va autrement en Langue. Dans l’énoncé cité plus haut en exemple, nous reconnaissons la Langue française. Il a été réalisé en suivant des conditions, déjà à disposition, déjà présentes.

Ces conditions ne changent pas d’un discours à l’autre, alors que l’énoncé est unique et momentané. Elles sont générales et permettent la production d’une infinité de textes différents, alors que l’énoncé est particulier. Pour la plupart, ces conditions échappent à la conscience : nous n’avons aucune conscience du mécanisme de formation d’un substantif, d’un verbe ou d’une préposition, ni de celui des rapports entre les mots, ni du pourquoi de l’article défini ou indéfini.

On voit que le Discours est causé, la Langue détient un pouvoir causal ; le Discours est construit, la Langue existe déjà, prête à l’emploi ; la construction et la signification du Discours sont particulières, la Langue a une portée générale et chacun de ses éléments peut servir indéfiniment à une multitude de Discours ; le Discours est éphémère et unique, la Langue possède un caractère permanent ; le Discours est construit volontairement par un locuteur, alors que la Langue n’a jamais été fabriquée par aucun homme ou aucun groupe d’hommes.

L’agencement du Discours se laisse analyser à partir de l’observation physique. La Langue relève de l’ordre de l’intelligence. Il ne s’agit plus d’une vision physique, mais d’un regard de compréhension, lequel nécessite un effort d’intellection afin de remonter de l’observation physique aux causes que l’on trouve en Langue.   La Langue est faite de notions immatérielles, intellectuelles, les unes servant de matière à d’autres qui leur donnent forme. Elles forment des systèmes distincts. Par exemple le système du substantif diffère de celui du verbe. Chaque système à une fin : il sert à d’autres systèmes. Par exemple le système de l’adjectif sert au système du nom. Tous ont des fins particulières, mais les fins sont toutes hiérarchisées. Et toutes les fins particulières sont sous la dépendance d’une fin suprême. C’est pourquoi la Langue est un système de systèmes.

 

Décrire un système en Langue revient à décrire le mécanisme de l’esprit qui organise une partie de la langue.

 

LANGUE

La Langue est un système de systèmes.

Conditions générales.

Conditions permanentes.

Pouvoir causal.

Antérieur à tout emploi.

Les règles sont en Langue.

 

La Langue contient en puissance  le Discours dans une potentialité universelle.

Rien en Langue qui soit causé par le Discours.

La Langue est puissance.

DISCOURS

Le discours n’a, de soi, rien de systématique.

Discours particulier.

Discours momentané.

Discours causé.

Discours construit.

Le Discours applique les règles.

Le discours actualise, en les particularisant, les potentialités de la Langue.

Rien en Discours qui ne soit déjà possible en Langue.

Le Discours est acte .

 

Résumons : Tout énoncé suit un ensemble de règles dans lesquelles on reconnaît la Langue. Celle-ci préside à tout énoncé. Elle est préalable à tout discours. Elle existe, puisque le discours suit ses règles.

La langue contient en puissance tous les discours. L’acte de langage consiste à passer de la Langue au Discours.  

Soit en figure :

L’acte de langage

l'acte du langage

l’acte du langage

Le Discours actualise les puissances de significations et de fonctions qui deviennent univoques selon la visée particulière du locuteur.

L’acte de langage consiste à passer de la Puissance à l’Acte.

 

Correspondance philosophique

En philosophie, la puissance est une capacité à devenir quelque chose, à recevoir une ou plusieurs déterminations. Par exemple : le garçonnet est un homme en puissance, parce qu’il a la capacité de devenir un homme.

L’homme est un acte par rapport à l’enfant : il est actualisé ; il n’est plus potentiellement homme, il est adulte.

La puissance peut être passive ou active. Passive, elle est l’aptitude à recevoir une détermination. Active, elle est au contraire une aptitude à produire une détermination. En un sens (sous un certain rapport) la Langue est la puissance active du Discours ; elle détermine le Discours. Il y a une relation essentielle de la puissance à l’acte.

Mais dans un autre sens (sous un autre rapport), on doit dire que la Langue n’a aucune autre raison d’être que de permettre tous les discours. En d’autres termes, le Discours atteste et vient achever la raison d’être de la Langue. En ce sens, la langue peut être considérée comme un inachèvement de l’acte de langage. Elle est donc aussi puissance passive à l’endroit de l’acte de langage.

La distinction entre Langue et Discours remonte à la publication du Cours de linguistique générale (1916) de Ferdinand de Saussure (1857-1913). C’est dans cette œuvre posthume qu’apparaît la distinction « langue / parole », distinction reprise par beaucoup de linguistes, avec des fortunes diverses. Pour notre part, nous voyons dans la Langue la potentialité et dans le Discours l’actualisation de la Langue. Le passage de la Langue au Discours constitue l’acte de langage. En disant cela, nous nous inscrivons dans les pas de Gustave Guillaume, dont nous reprenons l’enseignement, tout en essayant de le faire concorder avec la philosophie réaliste thomiste.

On sait que la linguistique moderne a illustré le structuralisme qui diffère du réalisme philosophique en ce sens qu’il renvoie aux structures mentales et non à la réalité. Les mots peuvent alors être vus comme des constructions arbitraires de l’esprit, correspondant aux structures de l’intellect et non à la réalité extérieure extra-mentale. Or, Ferdinand de Saussure (au moins historiquement) est à l’origine du structuralisme en linguistique.

D’où cette interrogation légitime : est-il crédible de vouloir reprendre la pensée saussurienne pour la rendre conforme à la pensée réaliste ?

Cette entreprise est-elle vaine ?

 

Que disait saint Thomas d’Aquin ?

Un article de dom Bernard de Menthon, osb, intitulé « La philosophie du langage »[ii] nous y autorise. Il cite heureusement saint Thomas[iii] :

« De même que nous considérons trois éléments, savoir : la fin de l’œuvre d’art, son modèle et l’œuvre elle-même une fois produite, ainsi distingue-t-on un triple verbe en l’homme qui parle : ce qui est conçu par l’intelligence et qu’on signifie en proférant une parole extérieure. Ceci est appelé le verbe du cœur, prononcé sans un son ; puis il y a le modèle du verbe extérieur, celui qui est appelé verbe intérieur qui contient l’image qui sera porté par le son de la voix. Enfin, il y a le verbe exprimé de

manière extérieure. Il est appelé le verbe de la voix. »

L’auteur enchaîne : « avec lui nous distinguerons donc le verbum cordis, le verbum imago, le verbum vocis ». [iv]

Pour nous, le verbum cordis correspond à ce que nous appelons la visée expressive du locuteur. Le verbum imago correspond à la Langue et le verbum vocis correspond au Discours. Il est clair que le Discours, tout en suivant les règles établies en Langue, suit la finalité de l’acte de langage à savoir la visée expressive. Il désigne donc bien, par la signification, la réalité. Nous restons donc bien dans la philosophie réaliste.

Notre travail consiste à rendre compte (très succinctement, il est vrai) de l’élaboration mentale effectuée dans le moment du Verbum imago qui commande le Discours. L’opposition Puissance / Acte rend compte du passage de la langue au Discours. Elle se rencontre aussi dans la formation de l’image temps contenue dans le verbe conjugué.

La formation de l’image temps.

Il y a une analogie dans la formation de l’image verbale entre une plante qui d’abord est une graine et, en tant que graine est potentiellement la plante. Puis vient la fleur et le fruit en acte.

Ainsi, le mode quasi-nominal (l’infinitif), le participe présent, le participe passé, apparaissent en premier. Puis vient le mode subjonctif et enfin le mode indicatif.

Le mode subjonctif correspond à la plante dont les feuilles commencent à pousser La forme se caractérise par une possible incidence verbale au sujet et au complément ; les personnes apparaissent. Il n’y a pas de personne au mode infinitif. Le mode indicatif, lui, fait apparaître les temps d’une manière beaucoup plus claire : passé, futur et présent.

On voit l’image verbale allant vers l’horizon temporel de l’actualité. Contenue en puissance au mode infinitif, elle s’actualise au mode indicatif.

Soit en figure :

mode verbale

L’esprit forme en lui-même une image en partant de ce qui est le plus éloigné du temps, de ce qui est très près de la catégorie nominale, ce qui donne le mode quasi nominal.[v]

Cette image est orientée vers le temps réel, c’est-à-dire vers l’actualité temporelle, aussi nécessairement que l’intelligence cherche l’être, c’est-à-dire le réel.

 

Mode quasi- Mode  Mode   nominal subjonctif indicatif

subjonctif indicatif

  • Le mode quasi-nominal n’a ni temps ni personnes. Il ne possède que trois états marquant le procès du verbe : infinitif, participe présent, et participe passé.
  • Au milieu de sa course, l’esprit livre le mode subjonctif. Apparaissent alors les personnes et deux temps non divisés en époques : les subjonctifs présent et passé. Du mode quasi-nominal au subjonctif se sont développées les incidences subjectives (au sujet) et à l’objet (complément).

Remarques sur l’incidence

Il faudrait tenir compte dans les grammaires scolaires actuelles du mécanisme des incidences.

Procès du verbe

Ce terme d’incidence, propre à l’analyse psychosystématique de Gustave Guillaume, dit plus que « rapport », « relation » ou « fonction ». Ces derniers termes paraissent plus familiers, mais ils s’appliquent à l’analyse de la phrase et concernent donc l’analyse du Discours.

                                                                                                               

cette remarque, sans développer davantage ce point qui a une grande importance par ailleurs.

Alors que le terme d’incidence concerne le mot lui-même et fait partie de sa construction en Langue, l’incidence fait partie de la forme du mot qui lui donne son statut. Ajoutons que l’incidence se distingue de la fonction du complément verbal ou du sujet du verbe. La fonction de complément spécifie le verbe. Elle part du complément (on dit que le complément se rapporte au verbe), alors que l’incidence part du verbe. C’est le verbe qui développe en lui-même la possibilité (ou parfois la nécessité) de s’adjoindre un complément. On parlera donc d’incidence verbale au sujet (appelée incidence subjective) ; et d’incidence au complément (appelée incidence objective). Cette terminologie a l’insigne avantage de mieux correspondre à la réalité et de ne pas allonger inutilement la liste des compléments.

 

3) À la fin de sa course, l’esprit accède à la ligne d’actualité et livre le mode indicatif. Cette ligne d’actualité est divisée en trois époques : à partir du présent, découpant l’horizon temporel, se développent l’époque passée et l’époque future.

Pourquoi les personnes et les temps sont-ils plus nombreux au mode indicatif qu’à l’infinitif[vi] ? C’est que l’indicatif est l’acte de l’image verbale alors que l’infinitif n’en est que la puissance. L’acte est l’être achevé dans son ordre, alors que la puissance révèle encore un être inachevé, en devenir. C’est l’acte qui sépare et distingue. Par exemple c’est au mode indicatif qu’apparaissent  les époques du passé, du présent, ou du futur, alors que le subjonctif (dans la langue « soutenue ») livre bien deux temps, mais ces temps ne découpent pas l’horizon temporel.

On observe également que l’Acte sépare et distingue dans le passage de la Langue au Discours. À savoir que le Discours sépare et distingue ce que la Langue tient indifférencié. Par exemple, c’est en Discours qu’un mot pouvant prendre plusieurs sens ne prend qu’une signification univoque. C’est pourquoi on dit souvent que la phrase donne un sens aux mots. En fait c’est l’acte du discours qui précise ce que la langue tenait indifférencié.

Le Discours ne fait surgir que les significations déjà possibles en Langue. Le Discours ne crée pas de nouvelles significations.

Même si les mots du dictionnaire ont souvent une valeur polysémique, leurs valeurs sont acquises dès la langue et ne peuvent changer en Discours. On en aura la preuve en comparant deux paronymes tels que : inclinaison et inclination. On parlera de l’inclination de Roméo pour Juliette ; on parlera de l’inclinaison de l’orbite d’un satellite ; mais on ne pourra parler de l’inclinaison du cœur de Roméo pour Mlle Juliette, ni de l’inclination d’une orbite sans commettre une impropriété. C’est bien là une preuve que les contextes ne peuvent jamais laisser prendre aux mots que les significations déjà acquises en Langue.

 

Conclusion

Nous sommes arrivés à établir le constat suivant lequel l’architecture du langage correspond à la philosophie de l’être. On y trouve le discernement entre puissance et acte, notamment dans le passage de la Langue au Discours, ou encore dans l’apparition des différents modes de conjugaisons lors de la formation de l’image verbale.

La distinction en matière et forme est omniprésente dans la formation du mot en Langue. La perception de l’essence et de l’existence est rendue possible par la généralisation et la particularisation à l’œuvre dans l’élaboration de la partie de discours. Quant à l’opposition substance/accident, elle préside au rapport de l’adjectif au substantif et inaugure le rapport entre support et apport partout présent dans la construction d’une phrase.

Cette architecture capable de marquer le concret ou l’abstrait, l’être ou le devenir, le particulier ou le général et les rapports des mots entre eux, cerne les différents modes d’être. Elle sert donc l’intelligence faite pour dire ce qui est ou ce qui n’est pas. Telle est la finalité, l’idée directrice régissant le langage tout entier.

 

La question de l’origine de la Langue

 Toute langue connue possède une architecture qu’aucun homme n’a inventée. La prétention de vouloir attribuer à l’homme ou à la société humaine la construction d’une langue est d’ailleurs récente dans l’histoire du genre humain et ne survient qu’à l’époque où la philosophie de l’être est dépréciée par les têtes pensantes de notre société moderne. Il serait donc paradoxal que la société ait fabriqué un outil de communication disconvenant avec la pensée dominante. Non, le vrai est que la langue n’a jamais été fabriquée par aucun homme ni par aucun groupe d’hommes.

Lorsqu’ on regarde de près cette architectonique, on voit que le hasard non plus ne peut expliquer ni la puissance du langage ni ses agencements aussi inattendus qu’opérationnels. Il s’y trouve une telle minutie qu’il est difficile d’affirmer sérieusement que la société, sans y penser et sans le vouloir serait à l’origine de tels mécanismes. Au contraire, si l’on écoute les parangons actuels de l’enseignement des langues et du français en particulier, la mode actuelle réclame des simplifications et des appauvrissements dans l’usage de la langue afin de faire coïncider la grammaire et l’orthographe avec l’idéal démocratique7.

                                                        

7

Voir, entre autres, André Chervel, né en 1931. Agrégé de grammaire, docteur ès Lettres, auteur d’une monumentale Histoire de la grammaire scolaire, Payot, 1977. Pour faire face à la situation catastrophique de l’enseignement du français en France, cet universitaire de renom propose de réviser à la baisse les exigences de la grammaire. Il n’est pas seul. L’association ÉROFA (Étude pour une rationalisation de l’orthographe française d’aujourd’hui) regroupe des personnalités telles que Claude Gruaz, Camille Martinez, Jean Claude Anizant, etc. Le but de cette association est de « procéder à des recherches portant sur un petit nombre de points mais qui touchent un grand nombre de mots ».

« L’orthographe du français, écrit ÉROFA, est comparable à une ville d’un autre âge, un ensemble de rues, de ruelles et d’impasses qui s’enchevêtrent, dans lesquelles on ne s’aventure jamais sans redouter quelque embûche au coin de chaque rue. ÉROFA se propose de remplacer ce dédale par de grandes avenues où l’on circulerait en toute sécurité. »

Les barons Haussmann de la langue sont pressés de se mettre à l’œuvre.  Mais la vraie question est et demeure : pourquoi le niveau scolaire baisse-t-il depuis les années d’après-guerre alors que l’orthographe n’a pas notablement varié ? Nous fournissons quelques principes de réponse à cette interrogation dans notre ouvrage : Pour une grammaire qui ne ment pas.

S’il n’y avait une Providence qui y veillât, le langage à force de parler sans réfléchir et de vouloir réformer, se détruirait…

 

Ceci rejoint la pensée de Gustave Guillaume qui, dans sa leçon du 10 juin 1949, confiait à ses auditeurs :

« Plus je considère la systématisation sur laquelle repose la Langue en sa structure et à partir de cette structure les jeux de discours permis, plus je me convaincs qu’aucune intelligence humaine, si puissante soit-elle, n’aurait réussi à construire un ouvrage aussi approprié. (…)

Il y a dans cette systématisation quelque chose de transcendant qui n’est pas selon la pente naturelle de la pensée humaine consciente, quelque chose qui est fait, qui est constitué, au dedans de la pensée humaine et que consciemment, elle n’aurait jamais envisagé de construire d’aucune manière ressemblante. Aussi bien n’aurait-elle pu songer à construire l’ouvrage qu’est la Langue avant de la posséder déjà. Car la possession de la Langue conditionne – sinon directement la pensée elle-même – du moins la saisie que nous en opérons en nous. Or, pas de pensée lucide sans une saisie de la pensée par elle-même, et en elle-même, donc sans la Langue[vii]. »

 

Si la société n’est pas la cause efficiente du langage, comment se peut-il que cet outil merveilleux remplisse aussi bien son rôle social ? Dans l’important ouvrage Langage et Science du Langage, publié par l’université Laval nous lisons en page 22, sous la plume de Roch Valin, une remarque fondamentale :

« Si le langage humain assume si admirablement son évidente fonction sociale, c’est parce qu’il la transcende, la construction qu’il représente ayant ses fondements non pas – ce qui est le cas

du langage animal – au rapport social, c’est-à-dire au « petit faceà-face » homme-homme, mais au « grand face-à-face » homme– univers. Construit sur le seul rapport social, le langage humain ne se distinguerait pas du langage animal et l’homme serait incapable de communiquer à l’homme autre chose que ce qui concerne et intéresse, de près ou de loin, la conservation et la propagation de l’espèce à laquelle il appartient.

Or, l’édifice entier de son langage est assis non pas sur le rapport de l’appartenance de l’homme à la société des hommes, mais d’emblée sur le rapport de l’appartenance de l’homme à

l’univers[viii]. »

 

L’opposition de certains philosophes à la langue.

 La finalité du langage est admirable : elle est de servir l’intelligence dans la compréhension et la communication de la vérité. Cette finalité disconvient pourtant à plusieurs. Limitons-nous ici aux seuls exemples de Heidegger et de Nietzsche.

Pour Heidegger, le langage de la métaphysique enferme, fige les « étants » au lieu de les laisser être en les dévoilant. La contradiction de l’attitude de l’existentialisme face à l’être s’exprime très bien par le besoin de forger de nouveaux mots tels que le Dasein (i. e. « l’être-là »), concept exprimant une présence à qui l’on refuse le statut métaphysique d’essence. Par ailleurs, Heidegger ressent ce qui manque aux mots plats, désignant un factuel non-fondé. C’est pourquoi ce philosophe se tourne vers le langage de la poésie, notamment vers celle de Hölderlin (1770-1843).

Or, Hölderlin est un poète habité par l’idée de l’absolu, mais déçu par la réalité qui limite l’homme. L’existentialiste Heidegger note sa lutte entre le quotidien prosaïque et cette soif d’idéal. Pour lui, même la langue enserre et limite l’homme. Dans la mesure où le poète cherche à dépasser cette finitude, c’est lui, selon Heidegger, qui dit les choses essentielles.

N’est-ce pas pressentir  la nature de l’homme tout en la refusant ? Heidegger ne peut atteindre la finalité du langage parce qu’il récuse la métaphysique.

Pour Nietzsche, le langage se forme en même temps que la psychologie primitive et vient à exercer sa domination sur la pensée, en l’enfermant dans ses catégories. C’est ce que Nietzsche appelle la métaphysique de la grammaire.

C’est pourquoi il peut affirmer : «‘’La Raison’’ dans la langue : Ah ! Voilà bien notre vieille Dame-fourberie ! Je crains fort que nous ne parvenions pas à nous débarrasser de Dieu, tant que nous croirons à la grammaire. »

Cette phrase[ix] est à la fin du chapitre « la raison en philosophie » de l’ouvrage Die Götzendämmerung (Crépuscule des idoles), rédigé par Nietzsche en 1888, peu avant de sombrer dans la folie et publié en 1889. Il serait erroné de penser que Nietzsche veut nous signifier que la langue porte en elle la croyance en Dieu. Il veut simplement dire que la croyance en Dieu est assise sur des concepts anciens, issus de quelque philosophie naïve créant, tout comme la religion, des concepts ne correspondant à aucune réalité. Or, tel est bien, selon Nietzsche la condition de la grammaire. Pour lui, en effet, les notions de substance (le substantif), de sujet, d’objet, d’être ou de devenir, de prédicat ou de sujet, ne sont que des notions linguistiques arbitraires ou des catégories logiques auxquelles ne croient que les superstitieux. Nietzsche pense utile de nous avertir : tant qu’on en sera là, la croyance en Dieu ne disparaîtra pas ! En un sens, Nietzsche a raison. La solution pour éteindre toute croyance en Dieu, c’est d’éteindre la notion de vérité. Or, la langue, nous l’avons vu, porte dans son architecture toute la philosophie de l’être. Gustave Guillaume disait de son côté : « La langue est l’avant-science de toutes les sciences. »

Mais ce que Nietzche n’a pas pu ou n’a pas voulu voir, c’est qu’en contestant la grammaire, en éreintant les notions logiques, on supprime du même coup les défenses naturelles de l’esprit humain et l’on risque d’en devenir fou.

 

[i] Repris de la conférence donnée à la Journée du CEP en mars 2012 à Paris.

[ii] Bernard de MENTHON, osb, « La philosophie du langage », Vu de haut, n° 17,  automne 2010, pp. 137- 156.

[iii] Saint THOMAS D’AQUIN, Qu. Dip. De veritate 1, q. 4, a. 1.

[iv] Les limites de cet article viennent de l’inévitable brièveté du propos (moins de vingt pages) et sans doute également d’une insuffisante habitude de « l’escrime » linguistique. Beaucoup de bonnes remarques sont cependant à reprendre, notamment en ce qui concerne la solidarité des trois temps du langage.

[v] La catégorie du nom, avec son substantif, son adjectif et le système de l’article, est première en esprit, avant la catégorie du verbe. Nous faisons

[vi] Nous ne développerons pas ici le chapitre des temps que nous avons déjà traité dans notre ouvrage : Pour une grammaire qui ne ment pas, Icres, 2012.

[vii] Leçons de Linguistique de Gustave GUILLAUME, Grammaire particulière française et grammaire générale  (IV), Leçons de linguistique 1948-49, Paris, Klincksieck, et Québec, les Presses de l’université Laval, 1973, p. 230.

[viii] Roch VALIN, Professeur à l’université Laval, Québec, in Langage et science de Langage, Paris, Librairie A.G. Nizet, 1964. L’ouvrage rassemble plusieurs articles fondamentaux du linguiste Gustave Guillaume.

[ix] Voici la phrase en allemand : ‘’Die Vernunft in der Sprache : Oh, was für eine alte betrügerische Weibsperson! Ich fürchte, wir werden Gott nicht los, weil wir noch an die Grammatik glaube“. On peut aussi traduire (plus platement) : « La Raison » dans la langue : Ah ! Voilà la vielle damefourberie ! Je crains que nous ne puissions pas nous débarrasser de Dieu, parce que nous croyons encore à la grammaire. »

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JOURNÉE en ÎLE-DE-FRANCE   Samedi 16 mars 2019 
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