Mai 1968 ou la révolte inassouvie [Dominique Tassot]

Trente ans après les “événements” de mai 68, ceux qui occupaient alors les amphis occupent aujourd’hui les allées du pouvoir. D’où l’importance de comprendre ce qui s’est passé, ce qui a été vécu, ce qui oriente désormais les institutions. Surtout, le recul du temps fait mieux apparaître le non-dit, ce qui manquait au rendez-vous d’une jeunesse toujours en quête de vérité et d’idéal. Or le grand absent de mai 68, c’était et c’est toujours le Christ, celui qui a dit : “Sans moi, vous ne pouvez rien faire”.

Mai 1968

“En mai, fais ce qu’il te plaît”. Outre un dicton vestimentaire, tel fut aussi le titre que choisit Maurice Grimaud, Préfet de police de Paris, lorsqu’il publia neuf ans plus tard ses souvenirs sur les “événements” de mai 1968. Et certes les ébats révolutionnaires de la foule étudiante durèrent à peine plus que ce que durent les oeillets : l’espace d’un printemps. Mais cette révolte, qui en surprit beaucoup, a laissé sa marque sur bien des aspects de la société contemporaine et il ne sera pas inutile d’en tirer quelques leçons, celles du moins que le recul du temps nous enseigne aujourd’hui, une génération plus tard.

Les prodromes des “événements” sont connus : des troubles à l’université de Berkeley (Californie) en 1964, sous prétexte d’une ségrégation raciale dans un grand hôtel de San Francisco. Se manifestait ainsi l’émergence d’un courant gauchiste en milieu étudiant, fortement influencé par Herbert Marcuse[note]Né à Berlin en 1898, disciple critique de Marx et de Freud, H. Marcuse rejette toute forme sociale ou morale de répression. L’homme de la société industrielle est “unidimensionnel“, asservi aux dirigeants (qu’ils soient “capitalistes” ou “communistes”) par sa participation servile au processus productif. Dépassant le “principe de réalité” (lequel, chez Freud, équilibre le “principe de plaisir”), Marcuse proposait “l’érotisation de toute la personnalité“, grâce à un socialisme communautaire (inspiré de Fournier) où le travail deviendrait un plaisir.[/note].

Ce courant fut alimenté par le refus de la guerre du Viêt-Nam (c’est-à-dire la peur d’être incorporé), et des “comités Viêt-nam” parsemèrent bientôt l’ancien comme le nouveau continent, signalant l’oeuvre d’un réseau organisé.

La Révolution culturelle en Chine, à partir de 1966, allait lui donner un modèle d’action : étudiants et écoliers, promus “gardes rouges” se voyaient chargés de passer cet immense pays au crible de la “révolution permanente”. Il s’agissait, tactiquement, d’éliminer les “révisionnistes”, c’est-à-dire les dirigeants et fonctionnaires qu’un souci d’efficacité économique avait prévenus contre les excès idéologiques du “Grand Bond en avant” (mai 1958 – août 1959). Il s’agissait aussi, en profondeur, de “changer l’homme”. Le 8 août un manifeste du Comité Central du P.C.C. en pose le but : “transformer la physionomie morale de toute la société au moyen de la pensée, de la culture et des us et coutumes propres au prolétariat”. Et l’Information de Pékin du même jour précisait : “La grande révolution culturelle en cours est une grande révolution qui touche l’homme dans ce qu’il a de plus profond”[note]Cité par Marcel Clément, Le Communisme face à Dieu, NEL, 1972, p.171.[/note]. Cette “révolution culturelle” donna lieu à des violences inouïes contre les enseignants, les cadres et les récalcitrants. L’armée seule, intégrée dans les “comités révolutionnaires”, fut à même de rétablir le calme, mais seulement vers octobre 1968.
A Berlin Ouest de grandes manifestations étudiantes surgirent dès 1967, contre la restriction des franchises de “l’Université libre”. Etudiants, professeurs et certains syndicats ouvriers firent cause commune contre les préoccupations exclusivement matérialistes de la société allemande.

En Tchécoslovaquie le “printemps de Prague”, avec l’élection du général Svoboda à la Présidence[note]”Svoboda“, en slovaque, signifie “liberté”.[/note], suscita l’adhésion enthousiaste de la jeunesse étudiante ; celle-ci devait continuer à manifester contre les troupes russes venues rétablir la “démocratie populaire” le 21 août 68 et, le 16 janvier 1969, l’étudiant Jan Palach devait s’immoler par le feu, en pleine place publique, dans un geste de protestation désespérée.
A Paris nul ne semble lire ces signes avertisseurs disséminés dans les informations internationales. Fin avril, un numéro du journal Le Monde[note]Le Mondetirait alors à 50.000 exemplaires soit dix fois moins qu’aujourd’hui ; il s’adressait à un public restreint d’étudiants, d’intellectuels et de cadres.[/note] titrait “Quand la France s’ennuie”!…

Mais c’était reculer pour mieux sauter. On connaît les principales étapes : les incidents à la cité universitaire d’Anthony, en février, pour forcer le libre accès aux chambres des étudiantes ; puis le “mouvement du 22 mars”[note]Suite à l’arrestation de quelques militants du Comité Vietnam.[/note] à Nanterre, enfin l’agitation à la Sorbonne, entraînant son évacuation le 3 mai, les manifestations des étudiants désoeuvrés, les heurts violents avec gendarmes et CRS dès le 6 mai, le choc psychologique provoqué par la pression des matraques sur la chair sensible d’étudiants souvent issus de milieux aisés, la nuit d’émeute du 11 mai, où le quartier latin voit surgir des barricades, voler les pavés et brûler 188 voitures (symboles de la société de consommation).
Aussitôt la grève s’étend aux Grandes Ecoles et à toutes les universités, sur le modèle parisien. Le 12 mai, étrangement, les manifestants convoqués à Denfert-Rochereau, évitent le boulevard Saint-Michel et se dirigent en un monôme joyeux vers le rond-point des Champs-Elysées où, pour la forme, quelques drapeaux brûlent devant le Figaro[note]Dans la journée du 12 mai, une négociation discrète s’était tenue entre Jacques Sauvageot, Président de l’UNEF et le Préfet Grimaud. L’UNEF était menacée d’une expulsion à son siège, dont le loyer restait impayé depuis de nombreux mois. Moyennant 200.000 F, l’UNEF accepta de canaliser  hors du quartier latin les étudiants excités par la répression policière de la veille. Quelques dizaines de mégaphones flambant neufs permirent au service d’ordre étudiant de fatiguer les manifestants par une marche interminable et les forces de police gardèrent le contrôle de la montagne Sainte-Geneviève. Dans “Paris-Match” du 23 avril 98 (p.65), J.Sauvageot dément cette négociation directe. “Cependant, dit-il, desrencontres informellesont été menées par l’intermédiaire du Grand Orient de France. Parmi les anciens de l’UNEF, certains faisaient en effet partie du Grand Orient, un mouvement pluraliste, ouvert, sensible aux événements, composé de gens qui avaient des responsabilités autour et au sein du pouvoir, et notamment des rapports avec les hauts fonctionnaires de la policeCes rencontres ont duré jusqu’à fin mai“.[/note].

Le 13 mai l’opposition parlementaire, P. Mendès France et F. Mitterrand en tête, appuyée par les syndicats, manifeste sa solidarité avec les étudiants qui, le soir même, occupent la Sorbonne.
A partir du 14 des grèves avec occupation d’usine surgissent dans tout le pays et le général de Gaulle, chef de l’Etat, interrompt le 18 mai son voyage officiel en Roumanie.

Le 20 mai on compte 6 millions de grévistes et la C.G.T. doit prendre au sérieux la menace gauchiste : le parti communiste craint de perdre son emprise sur les masses et les deux réseaux vont désormais rivaliser pour le contrôle des événements.

Mais le “mouvement” est lui-même mu par une logique de situation, un grand défoulement à l’échelle nationale : à force de plaquer les concepts de la psychanalyse sur la réalité, on finit par leur donner corps. Et c’est une explosion verbale, relayée et amplifiée par l’O.R.T.F.[note]Les observateurs ont noté comment le gouvernement semblait avoir perdu son contrôle sur la radio et la télévision d’Etat qui, sous couvert “d’information”, transmettaient les consignes de manifestations et diffusaient la dialectique de la révolution. [/note], qui semble balayer le pays , faisant ressortir les revendications les plus folles[note]Plus exactement, les plus “logiques”, mais d’une logique “édénique” échappant au principe de réalité.[/note]. Prenant un instant la parole, l’étudiant se mue en maître, trace les plans de l’université et de la société futures, et veut enseigner aux ouvriers comment mener la lutte des classes.

Le clergé, souvent travaillé par la propagande marxiste, suit le mouvement. Le Cardinal Marty, nouvel Archevêque de Paris et qui venait d’être, depuis 1965, Président du comité épiscopal de la Mission de France, lance sur les ondes un retentissant “Dieu n’est pas conservateur !…”On connaît la suite : pompes à essence vides, banques fermées, etc… le pays paralysé. Avec l’occupation des locaux universitaires et des usines, la contestation se développe et s’enlise à la fois. Le 27 mai, aux accords de Grenelle, le patronat octroie une spectaculaire augmentation des salaires (7 % en juin suivis de 3 % en octobre). Mais la base rejette ces accords et poursuit la grève. Puis la réaction s’organise : le parti de l’ordre, un million de personnes, défile le 30 mai sur les Champs-Elysées.

Comme lors de la Commune, la province eut peur devant l’émeute parisienne et progressivement, mais comme à regret, la vie nationale reprit son train quotidien[note]On aurait tort d’imaginer, que tous les Français passaient jours et nuits à palabrer et à contester. Pour nombre d’étudiants, ce furent des vacances anticipées. Quantité de salariés, désoeuvrés par les grèves, profitèrent du beau temps pour mener à bien leurs travaux de bricolage. Ainsi tous eurent-ils le pinceau en main : la “minorité agissante” peignait ses slogans sur les murs ; la “majorité silencieuse” rafraîchissait, qui ses volets, qui sa barrière, qui sa cuisine… 1968 fut un millésime pour les industriels de la peinture : tous les stocks s’écoulèrent  et les bénéfices furent exceptionnels ![/note].

Tel peut être un récit sommaire de ces journées tumultueuses. Mais une pure description resterait bien en deçà de ce que les participants vécurent : un psychodrame à l’échelle de la nation, affectant durablement la volonté comme la pensée de toute une génération.

Car le facteur déclenchant (une poignée d’agitateurs gauchistes) ne suffit pas à expliquer l’acceptation si rapide et si profonde de leurs mots d’ordre ; il faut encore un terrain propice : en l’occurrence la démocratisation de la condition étudiante. De 100.000 en 1940, le nombre des étudiants français était passé à 700.000 (contre 200.000 pour toute la RFA). Il devenait clair qu’une fraction seulement formerait l’élite future du pays et que les sections lettres et sciences humaines, les plus nombreuses, seraient décimées dans la compétition pour l’accès aux emplois de cadre. Alors qu’un licencié, avant-guerre, se voyait adjoindre une secrétaire, la maîtrise-ès-lettres, dès 1968, n’assurait plus un poste de secrétaire. De là un écart croissant entre les prétentions (alimentées par les réminiscences du passé) et les réalisations (devenir un rouage ordinaire de la machine industrielle). Le vrai visage de la démocratisation de l’enseignement était sa “prolétarisation”, déjà visible dans les conditions de vie : cités universitaires conçues comme des HLM, amphis bondés comme les transports en commun, enseignants devenus inaccessibles devant le nombre des étudiants et cessant par là d’être de véritables “maîtres”.
Quelle tentation alors de refuser les règles d’un jeu statistiquement perdant !..

En récusant toute hiérarchie, le contestataire récusait l’identification à une société sans perspective claire pour lui. On ne trouve plus étrange de s’asseoir par terre dans la rue, quand on a pris l’habitude de s’asseoir sur les marches d’un amphi surpeuplé. L’ouvrier fait grève avec sa machine dans une relation ambivalente d’amour envers l’objet familier de son savoir-faire, et de haine envers l’instrument d’une sujétion ; l’étudiant, lui, trouve à sa disposition les mots qu’il vient d’apprendre à manier et qui le distinguent du travailleur manuel. La contestation verbale signe la révolte étudiante ; elle entraîne aussi son échec : à court terme, le pouvoir des mots le cède au pouvoir des faits.

A travers le sociodrame festif de mai 68, l’étudiant révolté retrouvait un rôle et donc une place dans la société. C’est le premier échec : les soixante-huitards n’ont pas transformé le “système”, c’est le système qui les a intégrés. Daniel Cohn-Bendit, l’étudiant en sociologie qui a tout déclenché, est aujourd’hui député Vert allemand au Parlement Européen : il se fait le défenseur de l’économie de marché et le promoteur de l’euro ![note]Il vient de signer avec Olivier Duhamel un “Petit Dictionnaire de l’Euro” (Le Seuil, 1998)[/note] Alain Geismar, alors secrétaire général du SNESup (le syndicat des enseignants gauchistes) donne sa rubrique pour le “Who’s who” depuis sa nomination au poste envié d’Inspecteur Général de l’Education Nationale !

Ainsi la révolte étudiante, imaginant un salut marxiste par le changement des “structures d’exploitation”, n’a pas su déboucher, en France comme ailleurs, sur une transformation quelconque des systèmes de production ou de pouvoir. Échec donc de la prétention à construire.

Réussite totale, en revanche lorsqu’il s’est agi de détruire la morale individuelle ou sociale, les liens familiaux et toutes les valeurs supérieures qui guident l’homme, image de Dieu, vers le Vrai, le Bien et le Beau. L’homosexualité et l’euthanasie, revendications élémentaires de Marcuse, ont désormais droit de cité, dans les faits et bientôt dans la loi.

Il est impossible aujourd’hui, hors de chez soi, de tenir un discours moral, de faire appel au sens du devoir[note]Dans un dialogue avec Michel Rocard, Daniel Cohn-Bendit lui lance : “Tu n’aurais pas été Premier ministre en étant remarié deux fois, s’il n’y avait pas eu Mai 68. Toute une hypocrisie morale sur les moeurs, la façon de vivre, a été balayée par cette époque” (Paris-Match, avril 1998,  p.64).[/note], aux vertus de l’ascèse, du dévouement désintéressé, c’est-à-dire aux seuls moyens d’une rénovation sociale effective. La chose serait aussitôt traitée comme une arrière-pensée d’asservissement ou comme un “danger” social (mais dangereux pour qui ?). Et cette réussite complète nous amène à poser la question : À qui profite ce crime à l’échelle de l’humanité ? Pour qui la famille et la mère au foyer sont-elles un danger ?

Poser la question, c’est y répondre. La révolte étudiante a toujours fièrement revendiqué son héritage marxiste et plus précisément maoïste. Or le marxisme ne se laisse bien comprendre que dans la perspective d’une lutte apocalyptique de Satan contre Dieu. Marcel Clément pose en ces termes le défi du communisme : Marx a posé le problème théorique : Ou l’homme a une cause en dehors de lui-même, et Dieu existe. Il conduit le monde par sa Providence et nous devons Le prier, L’aimer, et Le servir. Ou bien la matière autodynamique est le principe suprême, l’homme n’a pas d’autre cause que lui-même, et Dieu n’existe pas. L’humanité, auto-créatrice de sa nature et de son destin est à elle seule sa propre providence, et l’on ne voit pas bien, dans cette hypothèse, pourquoi combattre le communisme puisque l’on accepte ses principes de base.

Lénine a posé le problème pratique. Ou il existe une loi morale transcendante, imposée à l’homme par son Créateur, et l’homme joue son destin selon qu’il poursuit sa fin ou qu’il s’en écarte. Ou bien il n’existe aucune loi supérieure à l’homme, et dès lors le fait de massacrer, de tromper, de contraindre, de torturer, le viol des foules et le conditionnement des esprits ne sont que des techniques en elles-mêmes parfaitement neutres.

Ceux qui ont reculé devant leur emploi étaient des faibles qui s’illusionnaient eux-mêmes en imaginant un ordre moral qui n’existe pas. Le moment est venu d’arracher ses chaînes et de conduire l’humanité dans l’indépendance absolue, par-delà le bien et le mal, vers la pleine jouissance de la maîtrise d’elle-même par elle-même et pour elle-même.
Mao, enfin, a posé le problème métaphysique. Puisque ni le marxisme, ni le léninisme n’ont pu changer l’homme, il ne reste qu’une tentative possible : lui arracher sa mémoire, anéantir son héritage culturel et le réduire en esclavage par des chaînes collectives intérieures non moins qu’extérieures[note]M.Clément, op.cit. , p.221[/note] .

Le peuple chinois réel, dont la civilisation est toute centrée sur la vie de famille et ses vertus, répugnait au travail obligatoire des femmes, aux réfectoires et aux dortoirs collectifs, à la suppression du lopin de terre personnel.
Pour faire jouer la dialectique révolutionnaire, Mao devait donc trouver un groupe social opposable au peuple lui-même : il choisit la jeunesse, pour être l’instrument inconscient d’une lutte métaphysique. De même les étudiants de mai 68 se firent les instruments à demi-conscients d’une subversion fondamentale du tissu social. Et voici encore un trait des “événements” : rien n’y fut spontané, hormis l’adhésion des individus à des thèmes ou à des slogans tout préparés.

Mais ce n’est pas ici le lieu de s’étendre sur les intéressantes leçons politiques à en tirer : l’action des minorités organisées ; le vide au sommet créé par l’absence du chef de l’Etat, qui, paralysant l’action publique, donna aux esprits le sentiment que tout devenait possible[note]Lors de la remilitarisation de la Rhénanie, le 7 mai 1936, la France privée de gouvernement ne put opposer qu’une protestation verbale alors qu’une action militaire aurait tourné au désastre pour Hitler.[/note] ; le rôle décisif des pompes à essences, etc… À l’échelle de l’Histoire, c’est une étape décisive de la Révolution qui est franchie : perçant à Paris alors même qu’elle piétinait à Pékin. L’ultime lambeau de la civilisation où se nichaient, sous couleur de “morale laïque”, les derniers vestiges de vertus chrétiennes, tombe.

Rien n’est plus opposé à l’agitation révolutionnaire que l’acceptation patiente des croix quotidiennes. Fausse libération, l’esprit de mai 68 a jeté ses victimes dans les rets de la libido et de la volonté propre, asservissement bien plus tenace que la subordination à un chef puisqu’elle est intérieure et inséparable.

La libération chrétienne, en revanche, consiste à dissoudre, la grâce aidant, les chaînes multiformes dont nous emprisonne le Prince de ce Monde. Que valait le rejet de toute autorité, en famille, à l’école, au bureau, de la part de ceux qui, avec l’âge, sont devenus eux-mêmes pères, enseignants ou cadres ?… À cette attitude pleine de contradictions, le christianisme oppose le modèle d’un Père aimant, dont la Providence se rend attentive à tous nos besoins, surtout ceux dont nous n’avons pas conscience.
Ainsi, après avoir tout essayé depuis quatre siècles, mais en vain, les efforts de l’homme seul pour édifier la société sans Dieu ne font que pousser le monde vers une barbarie dont le paganisme lui-même n’aurait pas donné l’exemple.
Après cette éclatante démonstration par l’absurde, n’est-il pas enfin temps d’oser la solution chrétienne ?
La critique radicale de la société de consommation était déjà formulée il y a quatre mille ans, et c’est en s’y référant que Jésus-Christ répondit au Tentateur : “L’homme, ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu” (Dt 8, 3, Mt 4, 4). Plus exactement et mot à mot : “Ce n’est pas du pain seul que l’homme existe, mais c’est par tout ce qui sort de la bouche du Seigneur que l’homme existe”.

Nous voici loin des angoisses “existentielles” de Jean-Paul Sartre[note]Qui crut devoir reprendre du service en mai 68, en stockant chez lui “La Cause du Peuple“, après son interdiction.[/note], mais tout près du coeur des vraies foules qui ont faim et auxquels les gauchistes ne surent proposer qu’un mythe, celui de la Révolution. Ainsi, en écartant les vraies réponses et les vrais idéaux, les “leaders” de mai 68 ont contribué à engluer plus encore les peuples réels dans la société de consommation.

Ce qui engendre une frustration d’autant plus forte que stagne le pouvoir d’achat face à des désirs exacerbés. Ce n’est plus “métro, boulot, dodo”, ce serait plutôt “TV, loisirs, pilule” ; mais l’asservissement à la société est d’autant plus fort qu’il est devenu plus difficile d’échapper à la médiocrité en s’élevant par son travail.

Devant cet apparent blocage, faut-il adopter le romantisme chevelu d’un René (le héros de Chateaubriand) s’exclamant avec la présomption de son âge : “Levez-vous vite, orages désirés !…” Ce serait retomber encore dans le mythe facile du “grand soir”. Ce serait passer à côté de l’enseignement que nous valent ces événements. Mais, a contrario, la grande leçon de 1968 reste une leçon d’espoir : au moments critiques, lorsque l’État vacille, tout devient possible au petit troupeau qu’anime un projet cohérent.
Porter sur toutes choses le regard du Christ demeure bien le secret de tout vrai renouvellement : celui de la nature entière, renaissant à chaque printemps au gré de son Créateur ; celui des institutions politiques, usées à force de se plier aux velléités du “vieil homme” ; celui du coeur humain, fatigué d’aimer dès qu’il cesse de se laisser porter par les battements du Coeur divin.
D’un côté, c’est l’homme isolé, “unidimensionnel”, enchaîné à son métier, à ses biens ou à ses opinions, et de l’autre le Christ. Entre les deux : néant ; c’est-à-dire l’illusion de construire la société sur des principes abstraits, des mots d’ordre “mobilisateurs”, des “libérations” factices, voire sur un véritable “bien commun”, mais reconstruit par l’homme seul, sans souci de considérer d’abord les intentions que le Créateur a posées au fondement de toute société ; “si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain peinent les bâtisseurs” (Ps 127, 1).


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