Une science des origines est-elle possible ?

Par Dominique Tassot

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Résumé : Depuis la prétention darwinienne d’expliquer l’origine des espèces, il nous semble tout naturel de croire que La science est qualifiée pour parler des origines, qu’il s’agisse des origines de la station debout, des  plumes de l’oiseau, de la vie, du globe terrestre, voire de tout l’univers. On ne réfléchit pas assez au fait pourtant très simple que la connaissance du fonctionnement du moteur à quatre temps, par exemple, ne nous apprend rien sur la manière dont cette invention a été produite. Or non seulement chaque science a ses limites, mais également toutes les sciences réunies. C’est donc une nouvelle forme de scientisme, plus pernicieuse encore peut-être que celle ayant marqué le XIXème siècle, qui dénature aujourd’hui, par une prétention déraisonnable, bien des disciplines savantes.

On admet sans trop y réfléchir que La science aurait quelque chose à nous dire concernant les origines.

On s’interroge savamment sur les origines de la vie, sur l’origine du code génétique, sur l’origine de notre globe. Le célèbre livre de Darwin s’intitulait  De l’Origine des espèces, nous induisant donc à penser que les sciences naturelles ont de quelque manière accès à l’origine des êtres vivants qu’elles étudient. Bref, une sorte de confusion s’est établie entre connaître une chose et connaître l’origine de cette chose, entre les lois de fonctionnement d’un objet d’étude et la loi de son apparition.

Or cette prétention d’étendre notre science des êtres jusqu’à leur origine première est profondément erronée.

Le physicien Wolfgang Smith en faisait la remarque il y a dix-sept ans : « La science, peut-on dire, est contrainte de s’occuper de choses qui ont déjà une « origine », elle s’occupe, en d’autres termes, de choses qui existent sur le plan physique. Il fut un temps, il y a peu, où cette affirmation aurait été considérée comme un parfait truisme, mais les temps changent. D’un point de vue métaphysique, en tout cas, l’affirmation, loin d’être un truisme, exprime en fait une limitation extrêmement rigoureuse de l’entreprise scientifique.

 Ce qu’elle signifie, très clairement, est que la science, par la nature même de ses méthodes, est incapable de saisir les origines premières et les fins ultimes, et j’ajouterai que cette limitation est particulièrement restrictive dans la biosphère, où naissances et morts abondent.»1

Prenons l’exemple de la génération ovipare, supposée être apparue au fond des mers. Pas de poisson, pas d’œuf ; et sans œuf, pas de poisson !

La science de la génération se limite ici, en fait, à décrire la « re-production », la production à l’identique de ce qui existait déjà: fertilisation, développement embryonnaire, formation des gamètes… cycle perpétuel sans commencement ni fin et qui, à ce titre de cycle, se donne à connaître et se laisse observer de plus en plus finement à mesure que les outils d’observation se perfectionnent. Mais l’apparition du cycle, ce que Wolfgang Smith aurait nommé « l’origine première », demeure inaccessible à la méthode scientifique.

Il n’y a de science que du général, du reproductible, de l’observable. Ainsi l’apparition première de l’oviparité, l’événement fondateur du cycle, échappe inéluctablement à une connaissance de ce type. Il est donc aussi malhonnête qu’erroné de prétendre que les spéculations sur l’origine des êtres vivants ressortissent à la science et bénéficient des qualités d’objectivité et de certitude qui sont attribuées aux véritables connaissances scientifiques.

Le grand biologiste Antoine Béchamp, premier doyen de l’Institut Catholique de Lille, le notait déjà en 1876 : « Il est impossible de ne pas en faire la remarque: le système évolutionniste, en invoquant la matière et la durée comme facteurs de tout ce qui existe, nous jette hors du domaine de l’expérience pour nous lancer dans celui des conjectures. »2

Et l’impossibilité de remonter à un « avant », à un milieu naturel antérieur au sein duquel le cycle de la vie pourrait apparaître par l’effet de processus naturels, cette impossibilité s’étend aux « briques de la vie » elles-mêmes. La cellule n’existerait pas sans une membrane perméable qui régule les échanges avec l’extérieur. Les acides « nucléiques » (contenus dans le noyau) ADN et ARN « codent »3 pour les différentes protéines nécessaires à la cellule et en particulier à la membrane. Il faut donc une cellule fonctionnelle préexistante pour obtenir les protéines de la membrane. Et il faut une membrane pour constituer la cellule. Ainsi la physiologie, la science des processus cellulaires, restera toujours muette sur l’origine de la cellule4. La biochimie pourrait-elle synthétiser à la fois les acides nucléiques, la membrane et le milieu cellulaire? Elle se heurte au mur de l’orientation des molécules dans l’espace: des molécules biochimiques produites en dehors d’un organisme vivant sont « racémisées », c’est-à-dire orientées dans l’espace à gauche ou à droite, indifféremment, avec la même probabilité5. Tandis que les acides aminés sont tous lévogyres (orienté à gauche) et les sucres de ces acides aminés sont tous dextrogyres. Il faut donc une cellule vivante pour produire les molécules adéquates, et elles seules, et il faut ces molécules bien orientées pour composer la cellule.

De telles histoires de poule et d’œuf se reproduisent en réalité à chaque pas, dans chaque partie des corps vivants, mais aussi bien dans nos comportements et jusque dans nos sociétés. On sait que les enfants sauvages, passés un certain âge, ne peuvent se faire à la marche debout. Et il est bien connu que les parents doivent apprendre à leurs enfants à marcher. Comment et pourquoi le feraient-ils, si eux-mêmes ne se tenaient pas déjà debout ? Et comment les parents auraient-ils pu savoir marcher, si les connexions cérébrales de leur bipédisme n’avaient pas été activées dès leur jeune âge ?

L’idée si commune d’hominidés décidant un jour (pourquoi ? comment ?) de se redresser pour marcher debout est donc indéfendable et contraire à tout ce que nous enseignent la neurologie et la posturologie6 ! Il en va de même pour le langage : il s’apprend dans la famille et les enfants sauvages n’ont jamais pu y accéder. La linguistique et l’anatomie nous éclairent sur le fonctionnement des langues et leur apprentissage mais n’ont rien à nous dire sur l’origine « première » du langage articulé7.

Ce qui est étrange, ici, n’est donc pas que chaque discipline scientifique ait ses limites. Ceci, tous l’admettent aisément : qui embaucherait un chimiste pour lire des hiéroglyphes ? L’étrange est de nier que La science (comprise comme l’ensemble des disciplines scientifiques touchant la nature) puisse rencontrer, elle aussi, ses limites, certes élargies, mais bornées et par les objets à la portée de son étude et par la méthode dont elle se gargarise par ailleurs. Car ce que nous appelons « la nature » n’est pas tout ce qui est. Un être contingent, disent les philosophes, n’est pas à lui-même sa propre cause ; il procède d’un autre être. Il revient donc à la philosophie de la nature de montrer l’absurdité, autant que l’impossibilité, d’une connaissance des origines par extrapolation au sein de chaque discipline scientifique.

Voici plus d’un siècle, un certain scientisme prétendit que le savoir serait bientôt achevé. Berthelot, secrétaire de l’Académie des Sciences, ne réclamait plus que « quelques dizaines d’années pour achever la science »! Puis Lord Kelvin déclara vers la fin de sa vie que la physique lui paraissait un ensemble parfaitement harmonieux et, pour l’essentiel, achevé, et qu’il ne voyait à l’horizon que « deux petits nuages noirs »: le résultat négatif de l’expérience de Michelson, et la « catastrophe ultra-violette » de la loi de Rayleigh-Jeans, c’est-à-dire le problème du corps noir. Comme on le sait, du premier de ces « petits nuages noirs » devait sortir la relativité et du deuxième, les quanta, c’est-à-dire les deux théories qui rasèrent au sol, quelques années plus tard, « l’ensemble harmonieux » de Lord Kelvin.

En 1970 encore, Jacques Monod, Prix Nobel de médecine, déclarait que l’énigme de la vie était résolue pour l’essentiel et qu’il ne subsistait guère que deux problèmes : l’origine des premiers systèmes vivants d’une part, et d’autre part le fonctionnement du système nerveux central de l’homme8. Aujourd’hui, on est revenu de cette prétention et l’on admet facilement que la science continue de progresser, ce qui manifeste bien son imperfection. Mais le scientisme contemporain s’avère tout aussi lourd de conséquences puisqu’il prétend toujours que La science pourrait tout expliquer, jusqu’à l’origine des êtres et des choses. De là une « vision scientifique du monde », largement véhiculée par les médias et l’école, qui n’est pas une véritable science mais un discours utilisant hors de propos les mots des différentes sciences. « Quand nous ne savons pas, nous ne pouvons pas parler », disait le philosophe Wittgenstein. Il demeure peu écouté.

La grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf, finit par se détruire. Des disciplines comme la paléontologie ou l’astrophysique sont manifestement perturbées par leur prétention de décrire une origine qui ne peut que leur échapper. Mais elles ne sont pas les seules car la vision scientifique (ou plus exactement scientiste) du monde, en déformant les esprits, perturbe l’observation et l’analyse dans bien d’autres disciplines. Les dégâts causés en pédagogie, en psychologie et en médecine par la thèse d’une origine animale de l’homme, sont véritablement dramatiques puisqu’ils accélèrent la régression de la civilisation occidentale, voire son autodestruction.

En matière de religion la situation est pire encore, le conflit frontal s’étant mué en asphyxie. Sous l’étreinte de La science, seule accréditée pour décrire le monde objectif, il ne reste à la foi qu’un rôle supplétif : euphoriser les consciences trop faibles pour supporter la vérité du matérialisme intégral.

Pour un tel strapontin, si chèrement acquis par les Églises chrétiennes dans le train du monde moderne, fallait-il vraiment  renoncer à croire sans faillir aux paroles de Celui qui seul aura pu dire sans se couvrir de ridicule : « Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas ! » (Mt 24, 36) ?


1 W. Smith, « L’Univers s’explique finalement en termes de réalité métacosmique » (extrait de Cosmos, Bios, Theos, 1992), trad. fr. in Le Cep n°48, 3ème trim. 2009, p.15.

2 A. Béchamp, Le système évolutionniste au regard de la science expérimentale, Paris, Masson, 1876, p.13.

3 C’est à dirent qu’ils fournissent la séquence ordonnée des bases constituant la protéine à produire.

4 Lire plus loin à ce sujet (pp. 13-18) l’opinion de Claude Bernard.

5 Sur cette question décisive, se reporter au « Problème de la chiralité » dans Le Cep n°30, p.70.

6 Cf. J.-M. Clercq, « Existe-t’il une possibilité de passer de la marche quadrupédique à la marche bipédique ? », in Le Cep n°6, pp.13-20.

7 Cf. D. Tassot, « L’Origine du langage », in Le Cep n°24, pp. 13-21.

8 J. Monod, Le Hasard et la Nécessité, Paris, Le Seuil, p. 156.

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