La  synchronicité ou les coïncidences signifiantes

Par le Dr Pierre Lassieur

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Dr Pierre Lassieur1

Résumé : Bien des coïncidences relèvent du simple hasard : rencontres fortuites de deux séries indépendantes d’événements. Mais parfois la coïncidence est si subtile et si improbable qu’il serait déraisonnable de nier là une intention et un signe personnel : on doit alors parler de « coïncidences signifiantes » ou de « synchronicité ». Le Dr Lassieur reprend cette notion présente chez C.G.Jung et, en s’appuyant sur plusieurs expériences vécues, conclut « qu’il s’agit là d’une des formes de la Providence.

Fin avril 1993, mon épouse et moi avons passé quelques jours à La Baule dans un hôtel que nous ne connaissions pas. D’ailleurs il y avait au moins vingt ans que nous n’étions pas venus dans cette station balnéaire. Nous sommes arrivés un soir vers 17h, sans avoir retenu. L’hôtel n’est pas plein, il s’en faut de beaucoup. On nous donne le choix entre deux chambres donnant l’une sur les pins, l’autre sur la mer. Nous choisissons la mer. A peine les bagages déposés, nous remarquons, au-dessus du lit, une peinture ou, plutôt, sous verre, la reproduction d’une peinture assez grand format (l m x 60 cm environ) qui représente une panthère noire, très stylisée, sur un fond beige doré. A la partie inférieure, une inscription imprimée : “L’Art Décoratif. Paul Jouve, galerie Georges Petit, Paris 1921”.

Aussitôt je pense à mon cher ami d’enfance Jean B…, disparu en 1988. Chez lui il y a une peinture originale du même artiste, qui représente également une panthère. Paul Jouve était un peintre animalier réputé de la première moitié du XXe siècle, qui prenait ses modèles à la ménagerie du Jardin des Plantes.

De ce fait, il connaissait bien le père de Jean, architecte du Muséum d’Histoire Naturelle, dont dépend le Jardin des Plantes, et il lui avait donné le tableau.

Puis nous sortons nous promener au bord de la mer. Au bout d’un moment mon épouse désire se procurer des cartes postales et je la suis dans un magasin qui vend aussi la presse, où j’achète La Gazette de l’Hôtel Drouot, hebdomadaire annonçant les ventes aux enchères d’objets d’art et d’antiquités et en rendant compte. Il y a plus de dix ans que je n’ai pas lu un seul numéro de cette publication, mais j’ai entendu dire qu’à cause de la crise le prix des objets d’art a beaucoup baissé, ce que je veux vérifier. Nous rentrons à l’hôtel. Je m’assieds dans un fauteuil, à moitié face à la mer, à moitié face à la panthère, et je lis la Gazette. Page 69, en tout petits caractères, compte-rendu d’une vente de peinture moderne avec, en fin de liste : “P. Jouve, “Le Tigre”, aquarelle et gouache 35 x 51,5, 11.000 F.” Page 93, annonce d’une vente de livres XIXème et modernes, parmi lesquels : “Très rare : Balzac, Une passion dans le désert, illustré par Paul Jouve” et, au-dessous de l’annonce, la reproduction d’une des illustrations, un tigre. Jouve était spécialiste des tigres et des panthères. J’ai donc simultanément au mur une de ses panthères et, sur mes genoux, un de ses tigres. Ne voulant pas en rester là, j’aborde le patron de l’hôtel, dont l’escalier est décoré de nombreuses reproductions d’oeuvres modernes, et je lui demande si, dans d’autres chambres (il y en a 34), se trouvent d’autres oeuvres de Jouve. Non. Aucune. C’est la seule. Toutefois je m’apercevrai plus tard que, dans la Gazette, le nom de Jouve revient assez souvent, environ une fois tous les trois ou quatre numéros. La rencontre est donc moins exceptionnelle qu’il n’y paraît. Cependant deux autres petits faits vont changer l’éclairage.

Nous rentrons chez nous dans la région parisienne, d’où je téléphone à Orléans à la veuve de mon ami Jean pour lui raconter l’épisode et lui dire combien cela m’a fait penser à son mari. Alors, cette personne posée, nullement mystique, dépourvue de tout don de clairvoyance, me demande ; “-Quel était le numéro de votre chambre ?” J’ai beaucoup voyagé. Je suis descendu dans des dizaines et des dizaines d’hôtels, peut-être cent ou deux cents, peut-être plus.

Et j’ai souvent raconté mes voyages à des amis qui m’ont posé des questions à leur sujet, mais jamais personne ne m’avait demandé le numéro de ma chambre d’hôtel, détail sans intérêt. Or je lui réponds : 45, numéro qui ne m’avait encore pas frappé, et elle reste alors stupéfaite et moi aussi. 45, c’est le numéro du Loiret, département où Jean a passé toute sa vie depuis l’âge de 25 ans et où se trouve encore, dans leur maison, la panthère de Paul Jouve…

Quelques jours plus tard -nous sommes au milieu de mai- nos excellents amis et voisins F… qui vont passer une semaine en Autriche, nous confient la tâche de relever leur courrier, ce qu’ils ne nous avaient jamais demandé. Noël F… ajoute que nous trouverons dans ce courrier un numéro du magazine “Valeurs Actuelles”, que je pourrai ouvrir et lire, si je le désire, ce que je fais malgré un emploi du temps très chargé, pour ne pas le froisser. A l’une des dernières pages (73), compte-rendu de la vente du 4 mai sous le marteau de Me Jacques Tajan. On y lit notamment : ” … la mévente de bon nombre de sculptures … cet important “Lion marchant” en bronze, de Paul Jouve, racheté à 95.000 F.” Or “Valeurs Actuelles est un magazine politique et financier qui réserve une petite place aux questions artistiques et, parmi elles, une place toute menue aux ventes aux enchères. On peut admettre comme un maximum maximorum que le nom de Paul Jouve y apparaisse une fois par an, et encore…

Quelle conclusion tirer de tout cela ? Les protagonistes ont eu l’impression que, de l’autre monde, de ce monde invisible, on nous parlait de Jean. Cela ne m’a étonné qu’à moitié, car j’avais déjà été l’objet depuis plusieurs années de coïncidences du même genre et je savais que le célèbre psychanalyste suisse Carl Gustav Jung (1875-1961), axé sur la spiritualité alors que Freud l’était sur le sexe, en avait décrit et qu’il leur avait donné le nom de synchronicité ou coïncidences signifiantes.

C’est justement Emmanuel, le fils aîné de mes amis F… qui, en 1989, m’avait fait connaître les écrits à ce sujet de Jung, publiés en français en 19882. L’auteur semble y accorder une grande importance “au cas d’une jeune patiente qui avait eu un rêve où elle recevait en cadeau un scarabée d’or. Tandis qu’elle me racontait son rêve, j’étais assis le dos tourné à la fenêtre fermée. Soudain j’entendis derrière moi un bruit, comme si quelque chose frappait légèrement à la fenêtre. Me retournant, je vis qu’un insecte volant à l’extérieur heurtait la vitre. J’ouvris la fenêtre et attrapai l’insecte en vol. Il offrait avec un scarabée d’or l’analogie la plus proche qu’il soit possible de trouver sous nos latitudes (Jung habitait Zurich) : c’était un scarabéidé de la famille des lamellicornes, hôte ordinaire des rosiers : une cétoine dorée, qui s’était apparemment sentie poussée, à l’encontre de ses habitudes normales, à pénétrer juste à cet instant dans une pièce obscure. Je suis bien obligé de dire qu’un tel cas ne s’était jamais présenté à moi auparavant ni ne s’est représenté par la suite.”

Or la malade, sur qui le traitement psychanalytique n’avait produit jusque là aucun effet, guérit après cet épisode, qui l’avait fort impressionnée. Il est pourtant bien mince; il ne comporte que deux éléments, alors que le récit que je viens de faire en comporte six (le tableau au mur, celui chez Jean, le résultat d’une vente, l’annonce d’une autre avec l’image du tigre, le numéro 45 et le magazine “Valeurs Actuelles”). C’est néanmoins à partir d’épisodes aussi menus que Jung a eu l’intuition du caractère « numineux » (du latin numen, numinis : volonté divine, majesté divine) des coïncidences signifiantes.

Emmanuel F… m’avait prêté son livre sur la synchronicité, puis était parti travailler à l’étranger, où il est resté plusieurs années. Ses parents, chez qui il habitait jusque là et chez qui se trouvait sa bibliothèque, avaient été passer tout l’été en Bretagne, où ils possédaient une villa.

Or, cette année-là, ils furent obligés de rentrer vers le 20 août, parce que l’épouse de leur deuxième fils allait accoucher ou venait d’accoucher. Ils sont restés quelques jours, puis ils sont retournés en Bretagne.

Durant ces quelques jours, nous les avons invités à passer un moment dans notre jardin. La veille de leur venue, j’étais en train d’éboutonner les dahlias, de grands dahlias cactus roses. Que vois-je ? Sur une fleur deux cétoines dorées et une troisième sur une autre fleur. Les cétoines dorées sont des coléoptères à peu près de la taille et de la forme de l’ongle de mon médius. Leurs élytres ont une superbe couleur brillante, verte et dorée. Elles bougent très peu ; elles sont capables de passer des heures sur le coeur d’une fleur, immobiles. Nombreuses, paraît-il, dans le Midi, elles sont très rares en Ile-de-France (comme sans doute à Zurich) et, pour ma part, je n’en vois guère dans mon jardin (qui est grand) qu’une ou deux tous les deux ans environ, par les fortes chaleurs, et seulement durant un ou deux jours à chaque fois. Trois, comme ce jour-là, c’était de l’exceptionnel dans l’exceptionnel. Jung dit qu’elles se posent sur les roses, mais, bien que j’aie des rosiers, chez moi c’est toujours sur les dahlias, et toujours les dahlias roses.

Me voilà donc en présence de mes trois cétoines dorées, les seules de cette année-là. Je me dis : le livre de Jung que leur fils m’a prêté est chez moi, contenant le récit des cétoines dorées, et voici que demain viennent ici M. et Mme F… de la maison desquels le livre est sorti. Ce serait bien si les cétoines dorées étaient encore là demain ! Je les leur montrerais.

Toutefois je n’y croyais guère. Le lendemain ils sont venus, les cétoines dorées étaient toujours au même endroit et ils les ont vues. Le matin suivant elles avaient disparu. Jamais plus M. et Mme F… ne sont revenus dans notre ville au mois d’août, notamment parce que leur deuxième fils est presque aussitôt allé habiter à l’autre bout de la France.

On remarquera ici la conjonction de trois grandes improbabilités :

1) la présence chez moi d’un livre de leur bibliothèque, le seul qu’ils m’aient jamais prêté ;

2) leur présence dans notre jardin au mois d’août et

3) la présence tout aussi improbable des cétoines dorées ce jour-là.

Si l’allusion à Jean par l’intermédiaire de Paul Jouve avait un caractère tragique dans la mesure où elle concernait un défunt, l’épisode des cétoines dorées est tout à fait paisible.

Il a été interprété comme une simple confirmation de la théorie de la synchronicité. Cependant de telles coïncidences sont souvent en rapport avec la mort d’un être aimé, comme celles dont il va maintenant être question.

Le Docteur L…, médecin généraliste au Pays basque de 1941 à 1976, très malade depuis quatre ou cinq ans (néphrite chronique, dialyse rénale, amputation d’une jambe pour gangrène) s’est éteint peu à peu , pour décéder le lundi 7 janvier 1991. Sa soeur, notre amie intime, qui habitait Fontainebleau, s’attendait évidemment à son décès, sans en prévoir la plus ou moins grande proximité.

Le dimanche 6 janvier à 22h, le téléphone sonne. C’est elle qui va répondre. (Ç’aurait pu être son mari.) Une voix de femme inconnue sanglote : «  – J’ai perdu mon frère, j’ai perdu mon frère »… « -Mais qui êtes-vous ? » En entendant la voix de Marthe, inconnue d’elle, l’inconnue s’aperçoit qu’elle s’est trompée et raccroche. Marthe n’en dort pas de la nuit. Le lendemain matin, lundi, à 10h un coup de téléphone de Biarritz lui apprend que son frère vient de mourir. Le dimanche, à 22h, il était encore en vie lors de l’appel de l’inconnue. A noter que le Dr L… n’avait qu’une soeur et que l’appel téléphonique du dimanche soir ne pouvait donc provenir d’une autre soeur qu’il aurait eue. Aussi n’y a-t-il pas d’autre explication possible qu’une erreur de numéro de téléphone. Voici un épisode encore plus tragique qui m’a, lui, été raconté par une autre de nos amies, domiciliée à 200 mètres  de chez nous. Elle a eu en pension, il y a plusieurs années, une adolescente caractérielle prénommée Aude, plus âgée que ses deux enfants et dont elle a dû se séparer parce que son caractère difficile les perturbait.

Un dimanche elle reçoit un couple d’amis, horriblement malheureux d’avoir perdu, quelques années auparavant, une fillette de onze ans également prénommée Aude. Elle était descendue de voiture et une voiture qui passait l’avait fauchée. Le téléphone retentit. “- Comment, c’est toi, Aude ?”

C’était en effet celle qui avait été leur pensionnaire, qui n’avait pas donné de ses nouvelles depuis dix-huit mois. Les parents de celle qui était morte ont entendu, et c’était le jour anniversaire de la mort de leur fille.

Ils furent bouleversés. La mère a dit que, ce jour-là, chaque année survenait un événement qui semblait être un message.

Nul ne saurait nier l’extrême improbabilité de ces quatre épisodes de coïncidences (tous rédigés par moi sur le champ, juste après les avoir vécus ou les avoir entendu raconter). A ce sujet il faut établir la distinction entre coïncidence et hasard, souvent mal faite. La coïncidence, c’est simplement la simultanéité de deux événements, plus ou moins liés l’un à l’autre.

– L’appel téléphonique ” -Mon frère est mort, mon frère est mort…”, coïncidant avec l’agonie du frère de Marthe, est d’une colossale improbabilité. C’est la seule fois de sa vie déjà longue que Marthe a reçu un tel coup de téléphone et, hormis son père et sa mère, elle n’avait encore jamais perdu de parent très proche.

– Inversement, si j’ai une lettre à déposer dans une boîte aux lettres privée de mon quartier et si, au moment où je sors, je rencontre la personne à laquelle cette lettre était destinée, ce qui m’évite un déplacement, il s’agit encore d’une coïncidence, mais banale. En effet, je croise cette personne dans la rue au moins deux fois par semaine.

– Enfin, on n’évoquera pas la notion de coïncidence, si un camion, par exemple, passe devant ma maison quand j’en sors : il n’y a aucun lien entre les deux faits.

Parler de coïncidence, c’est uniquement constater. Avec le hasard on va plus loin. On décrit ou on cherche à décrire un mécanisme. Qu’est-ce donc que le hasard ? C’est le moteur, aveugle et automatique, de tous les événements qui ne dépendent pas d’une volonté. La plupart des coïncidences sont ainsi attribuées au hasard. Cependant, lorsque l’improbabilité est énorme et que l’événement semble avoir une signification, les esprits curieux se posent la question d’une volonté derrière cette improbabilité et cette signification.

Je reprends une image déjà souvent employée : je lance en l’air d’assez nombreux caractères d’imprimerie (du temps où les lettres, en plomb, étaient séparées les unes des autres) : il n’y a aucune chance qu’ils se rangent d’eux-mêmes, une fois retombés, en une suite de lignes qui formerait une page intelligible.

Toutefois chacun occupe, sur le sol, une certaine place et, si l’on relève avec précision l’emplacement de toutes les lettres, on obtient une répartition d’une grande improbabilité, puisqu’on peut les lancer un grand nombre de fois sans qu’elles retombent jamais exactement au même endroit. Il s’agit là d’un hasard, mais d’un hasard sans signification. Nous devons donc ouvrir l’oeil seulement quand, à une colossale improbabilité, s’ajoute une signification (le souvenir de Jean, l’allusion au livre de Jung au moyen des cétoines dorées, la participation au chagrin de Marthe et l’allusion à Aude). Est-il possible que le hasard ait composé tout cela ? Est-il possible qu’il soit en cause lorsque, comme dans mon cas personnel, que la pudeur m’empêche d’évoquer, une dizaine d’épisodes survenus en peu d’années se sont tous référés au même sujet ?

Ces questions que je pose, Jung se les est posées avant moi. Malheureusement son discours est assez confus et fait appel, inutilement à mon avis, à des questions étrangères au sujet, telles la télépathie, une méthode chinoise de dévoilement de l’avenir et même l’astrologie. Son principal mérite consiste à avoir attiré l’attention sur la chose et à lui avoir attribué un caractère “numineux” (divin).

Je suis persuadé, pour ma part, que ce genre d’événements exige une volonté qui ne peut être humaine et qui vient forcément, sinon de Dieu, du moins du monde invisible. Les effets en sont d’ailleurs en général positifs sur les personnes interpellées, car ils leur prouvent que, de l’autre côté, On pense à elles et On veut leur parler des êtres qu’elles aiment et qui sont déjà de cet autre côté. On peut supposer à bon droit qu’il s’agit là d’une des formes de la Providence.


1 Pierre Lassieur est l’auteur, entre autres, de La Vérité des Miracles (Ed. Grancher 2002) sur les oeuvres des grands mystiques, de sainte Thérèse d’Avila au Padre Pio, en passant notamment par le curé d’Ars et par saint Jean Bosco. De nombreux miracles modernes ressemblent à ceux des Evangiles. Comment ceux-ci ne seraient-ils pas une réalité ? Le Dr Lassieur a fait une conférence sur ce sujet au colloque du CEP à Troyes, en septembre 2003.

2 Carl Gustav Jung, Synchronicité et Paracelsica, Ed. Albin Michel 1988. La seconde partie est consacrée au médecin de la Renaissance Paracelse et n’a aucun rapport avec la synchronicité.

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