La collaboration de la science et de la théologie

Par Georges Salet et Louis Lafont

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La collaboration de la science et de la théologie1

Résumé : Science et Théologie constituent deux méthodes rationnelles. L’une part d’en haut, des affirmations du donné révélé ; l’autre part d’en bas, des faits, et s’élève à des hypothèses générales. Comme la Création et la Révélation proviennent toutes deux de la même source, elles ne peuvent se contredire. Le savant chrétien saura donc se servir des indications trouvées dans la Révélation pour élaborer ses hypothèses, évitant ainsi les impasses où d’autres risquent de se fourvoyer.

Méthode de la théologie :

La théologie classe, approfondit, raisonne les affirmations de la Révélation pour en déduire des corollaires et des systèmes, procédant, en somme, comme le mathématicien à partir de ses axiomes et de ses postulats.

Méthode des sciences de la nature :

Quant à la méthode scientifique des sciences naturelles elle comprend deux parties : « l’observation » (complétée par « l’expérimentation ») et « l’hypothèse ».

L’observation :

– L’observation et l’expérimentation livrent des « faits » qui constituent des données dont le degré de certitude est subordonné du reste, à la valeur des méthodes d’observation.

Mais la connaissance de nombreux faits ne constitue pas la Science ; les faits en Physique et en Astronomie sont des catalogues de chiffres représentant des mesures ; en Sciences Naturelles, ce sont des descriptions ou des « procès-verbaux » de constatation. Ces catalogues de chiffres, ces procès-verbaux ne sont que des matériaux qui doivent être classés, interprétés et complétés dans toute la mesure du possible.

« Ne pouvons-nous nous contenter de l’expérience toute nue ? Non, cela est impossible ; ce serait méconnaître complètement le véritable caractère de la science. Le savant doit ordonner ; on fait la science avec des faits comme une maison avec des pierres ; mais une accumulation de faits n’est pas plus une science qu’un tas de pierres n’est une maison ».2

L’hypothèse :

– Pour ordonner, pour interpréter les faits, et aussi pour guider l’expérimentation destinées à les compléter, le savant établit des lois ; mais il ne tarde pas à élaborer des conceptions, transcendantes aux faits et aux lois. Selon l’expression consacrée, il bâtit des « hypothèses ». Celle-ci sont produites par une « induction » de l’esprit qui de son propre élan, doit bondir dans des régions supérieures et y créer des conceptions dont les faits pourront se déduire logiquement. Les inductions possibles sont innombrables, mais elles ne peuvent être totalement arbitraires ; elles doivent être contrôlées par l’examen des faits : les faits « théoriques » que l’on peut déduire des hypothèses doivent coïncider avec les faits « réels ». Quand il n’en est pas ainsi, l’hypothèse doit être rejetée ou modifiée. Si au contraire, les faits réels sont en accord avec les déductions faites à partir de l’hypothèse, l’exactitude de celle-ci devient plus ou moins probable, mais jamais certaine, car la découverte d’un fait nouveau incompatible avec l’hypothèse est une épée de Damoclès toujours menaçante :

« L’hypothèse a donc un rôle nécessaire que personne n’a jamais contesté. Seulement elle doit toujours être le plus tôt possible et le plus souvent possible, soumise à la vérification. Il va sans dire que, si elle ne supporte pas cette épreuve, on doit l’abandonner sans arrière-pensée. C’est bien ce qu’on fait en général, mais quelque fois avec une certaine mauvaise humeur »2.

Liaison des deux méthodes :

Ainsi, le pôle de certitude du Théologien, constitué par le donné révélé est en haut ; le Théologien construit des systèmes descendants. Le Savant procède par une méthode inverse ; son pôle de certitude, le fait, est en bas.

Il édifie sur lui des hypothèses qui, justifiées ou non, sont d’une essence, d’une classe supérieure au fait. Le Savant procède donc par ascension.

Or, nous savons a priori que les systèmes descendants des Théologiens et les systèmes ascendants des Savants ne peuvent se contredire s’ils expriment la vérité. Ces systèmes, s’ils sont corrects, doivent donc, lorsqu’ils se rejoignent, s’emboîter harmonieusement l’un dans l’autre. Puisque le Savant, au moment où il élabore une hypothèse, doit laisser son esprit s’élever à des conceptions transcendantes aux faits, il devra, sans perdre de vue les faits, regarder vers le haut ; il pourra trouver dans le donné révélé de précieuses indications pour l’élaboration des ses hypothèses.

Ce ne sera pas toujours le dogme proprement dit qui lui suggérera des hypothèses mais aussi les données théologiques précisées par les théologiens et qui, comprenant forcément une certaine part d’interprétation personnelle, ne présentent pas une certitude absolue. La confrontation avec les faits de l’hypothèse suggérée au Savant par ces données pourra alors dans une certaine mesure servir non seulement de vérification à l’hypothèse elle-même, mais aux idées théologiques qui l’ont suggérée3.

(…) Puisque nous autres chrétiens, sommes certains, a priori, que les constructions par en haut4 et par en bas5 doivent s’emboîter si elles sont correctes, pourquoi dans la recherche de la Vérité, voudrions-nous que l’esprit humain reste cantonné dans les régions inférieures ou supérieures et n’accepterions-nous pas qu’il « oscille » librement entre les deux pôles de certitude que sont les faits -en bas- et la Révélation -en haut- ? Tenant compte, à la fois des faits et du Donné Révélé, le Savant chrétien pourra procéder à des inductions liant les régions supérieures et inférieures.

Précisons qu’il ne s’agit pas d’une révolution dans les principes de recherches scientifiques, mais d’une pleine exploitation des méthodes actuellement admises. La priorité du fait demeure mais dans la création des hypothèses on ne perdra pas de vue les phares constitués par la Révélation.

Légitimité et fécondité de la méthode proposée :

La méthode que nous venons d’indiquer ne peut-elle pas être considérée comme incorrecte ?

Aucunement, même par un incroyant : le vrai Savant est celui qui n’élimine rien a priori, pas même les données d’une révélation à laquelle il peut ne pas croire, mais qu’il ne devrait pas refuser de confronter avec les faits.

Mais négliger les hypothèses scientifiques ne cadrant pas avec la Révélation, n’est-ce pas risquer d ‘éliminer des hypothèses qui, au jugement de l’incroyant, sont peut-être les bonnes ? Le « Savant idéal » n’est-il pas celui qui n’élimine rien a priori ? celui qui essaie toutes les hypothèses ?

Certes, cette position peut se défendre ; seulement le « Savant idéal » ne peut être qu’un être théorique sans existence réelle. Le principe de ne rien éliminer et de tout essayer est peut-être excellent mais il est inapplicable. Les hypothèses logiques que l’on peut faire a priori sont en tel nombre que les essayer toutes est une impossibilité ; les savants en éliminent donc toujours, et pour cela ils se laissent guider, consciemment ou non, par un système philosophique. Le savant idéal n’est pas encore né, mais ce qui existe actuellement c’est le savant plus ou moins « scientiste » qui a, bien qu’il s’en défende, des idées philosophiques arrêtées sur le Monde. Le savant a pratiquement besoin d’un cadre philosophique sous peine de ne pas savoir dans quelle direction explorer ; ce cadre est plus ou moins lâche, plus ou moins personnel, plus ou moins apparent. Mais, système pour système, puisqu’un cadre philosophique est pratiquement indispensable au savant, nous lui demandons de se créer un cadre aussi souple et personnel qu’il le voudra, mais articulé sur le Donné Révélé.

Puisqu’il est pratiquement nécessaire de se laisser guider par une philosophie, sans toutefois se lier à elle , il est évident que le savant qui s’inspirera d’idées vraies aura plus de chances d’aboutir que les autres.

On peut comparer le Savant doublé d’un Théologien à l’explorateur partant avec une bonne boussole. Le « Savant idéal » est celui qui se méfie de la boussole et préfère s’en passer. Quant au Savant scientiste actuel, c’est celui qui part avec une boussole fausse.

Le savant chrétien sait qu’une Intelligence supérieure a parsemé le terrain à explorer de points de repère contenus dans le Donné Révélé ; il prend bien soin de les étudier.

Il sait qu’avant toute recherche expérimentale, il détient déjà une source de la Vérité.

Il bâtira donc la Vraie Science en se laissant éclairer par le Donné Révélé, persuadé que Dieu est la vérité même et ne parle pas en vain.

Par ailleurs, il lui paraîtra inutile d’aller explorer certains sentiers qu’il sait a priori ne devoir mener nulle part.

Il n’interdira cependant pas à d’autres d’essayer des hypothèses variées ; il y verra, au contraire, une contre-épreuve intéressante ; leur insuccès fatal, prévu à l’avance, sera une intéressante confirmation. Tout en négligeant de s’engager lui-même dans les chemins qu’ils sait, a priori, devoir conduire à des impasses, il ne verra aucun inconvénient à ce que d’autres aillent effectivement les reconnaître. En procédant ainsi, nous sommes persuadés que l’on pourrait construire un édifice splendide, en parfait accord avec les faits, qui enrichirait et harmoniserait le Dogme d’une manière insoupçonnable. La Science, que l’Esprit Mauvais a pervertie, en sachant bien ce qu’il faisait, deviendrait alors le plus beau chant à la gloire de Dieu.


1 Repris de « L’Evolution régressive », Ed. Franciscaines (Paris, 1943), pp.291-295.

2 H. Poincaré – La Science et l’Hypothèse, Flammarion 1912, p.168.

2 H. Poincaré, op. cit., p.178.

3 Le récit du Déluge peut être la source d’un très grand nombre d’hypothèses géologiques, et ce n’est pas parce que l’interprétation donnée autrefois des coquillages fossiles trouvés sur les montagnes s’est révélées fausse que des hypothèses correctes, fondées sur la croyance au Déluge, ne pourront être un jour trouvées. D’autre part, du point de vue théologique, la question de savoir si le Déluge a été universel ou seulement limité à la partie de le Terre alors habitée, soulève une délicate question d’exégèse et n’a pas reçu de solution certaine. La Géologie pourra peut-être un jour trancher la question et elle apportera ainsi une confirmation indirecte à l’un ou l’autre système exégétique.

Remarquons qu’en vertu de la croyance générale de l’apparition récente de l’Homme, les traces du Déluge n’ont jusqu’ici été cherchées que dans les terrains tertiaires ou quaternaires. Il est évident que notre conception de l’antériorité de l’Homme par rapport aux ères géologiques élargit singulièrement l’horizon des recherches. On peut se demander par exemple, s’il n’y aurait pas eu quelque relation entre le Déluge et la disparition des forêts carbonifères. Comme on le voit, il y a de belles recherches en perspectives.

4 Par les vérités théologiques.

5 Par les faits et par le donné expérimental. Ce sont des faits, des constatations scientifiques bien contrôlées dont les théologiens doivent tenir le plus grand compte, et non pas des théories ou des hypothèses plus ou moins hasardées proposée par les savants matérialistes. Cette distinction capitale ne semble pas toujours faite dans la pratique par les théologiens. Beaucoup d’entre eux, sous prétexte d’incompétence, refusent d’examiner les faits mais se laissent, par contre, impressionner par les théories scientifiques actuelles. Cette attitude peut avoir des conséquences graves ; c’est ainsi par exemple qu’impressionnés par les convictions polygénistes de la plupart des savants actuels, certains théologiens tentent au grand scandale de bien des fidèles, de construire une théologie polygéniste. Un effort de documentation qui, quoi qu’en pensent certains, ne nécessite pas de longues études scientifiques préalables et qui est dans les possibilités de quiconque possède une bonne culture générale, convaincrait rapidement ces théologiens que la Paléontologie et la Préhistoire sont absolument incapables d’apporter le moindre argument pour ou contre le monogénisme, de sorte que la question doit être étudiée par les seules méthodes théologiques avec une entière liberté d’esprit.

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