Éditorial : la science peut-elle encore attirer ?

Par Dominique Tassot

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Résumé : De nombreux observateurs ont noté que les étudiants rechignent aujourd’hui à entreprendre des études supérieures scientifiques. Un physicien du C.E.A a tenté d’expliquer le phénomène par le côté ardu de la science. Les étudiants seraient trop impatients et voudraient voir très vite les fruits de leur labeur. Mais, outre cette « crise de la patience », on peut aussi penser que la science elle-même a manqué le rendez-vous fixé il y a un siècle avec l’humanité : le niveau de vie n’est pas la joie de vivre, et le matérialisme induit par le scientisme se retourne contre son tuteur. La « science pour la science », cette science divorcée d’avec la foi, appelle désormais une autre science, sans prétention rédemptrice mais voulant servir la société, se rendant aimable avant de prétendre à être aimée.

De divers côtés nous revient une rumeur : la science n’attire plus les jeunes ; les vocations scientifiques se font rares. Dans la revue d’une classe préparatoire aux Grandes Ecoles réputée, on peut lire cette interrogation : « les étudiants, dans presque tous les pays occidentaux, rechignent de plus en plus à s’engager dans les carrières scientifiques. Comment cette irremplaçable école de rigueur a-t-elle pu perdre de ses attraits ? Y aurait-il un désamour des jeunes à l’égard de la science ? »1

Une première réponse peut être donnée, en accusant la société sans remettre en cause la science. Ainsi Etienne Klein, physicien au Commissariat à l’énergie atomique, évoque une « crise de la patience », un déphasage entre une science qui exige de longs efforts, qui est réputée difficile, alors qu’une réussite rapide serait devenue l’un des nouveaux droits de l’homme : « Comment ne pas soupçonner qu’en ces temps où l’idée même du futur s’affadit, voire s’efface, où le seul court terme est privilégié, la science est devenue la première victime d’une crise de la patience, qui touche tous les secteurs de la vie sociale !.. L’intelligence a besoin de la durée pour se dire, pour se montrer, démontrer, se développer. La loi de l’audimat a tout balayé sur son passage. Du coup, en tant que corpus singulier, la science disparaît peu à peu du paysage… Ses applications ont beau être omniprésentes, elle demeure dans la marge des esprits. »2

S’il est juste de dénoncer la loi de l’audimat, mal venue quand il s’agit d’apprécier l’effort intellectuel, il faut noter qu’elle a contaminé depuis longtemps le milieu scientifique lui-même : la règle « publish or perish » (« publie, si tu veux survivre ! ») ne date pas d’aujourd’hui ! Reste que la science est demeurée étrangère aux préoccupations de l’homme de la rue : il l’admire, mais de loin. On s’est beaucoup moqué des Byzantins, dont les querelles théologiques émaillaient la vie quotidienne. Impossible d’aller chez le barbier sans entendre disputer si le Fils a deux natures ou si le Père engendre !… Mais derrière ce petit côté ridicule d’une formation parfois insuffisante pour débattre validement de tels sujets, reconnaissons du moins la grandeur d’une civilisation où chacun comprend que les questions importantes concernent le domaine de l’esprit, et qu’elles sont trop lourdes de conséquences pour être abandonnées aux spécialistes ! Cette conscience aiguë des enjeux intellectuels explique peut-être pourquoi l’empire byzantin, trop vite qualifié de décadent, a survécu près de mille ans à l’empire romain d’Occident !… A l’échelle de l’humanité post-diluvienne, un millénaire n’est pas peu, et je parierais volontiers que la décadence de notre Occident post-chrétien s’achèvera bien plus vite…

Il faut donc pousser plus loin l’enquête, et les questions posées dans ce numéro peuvent y contribuer. Les causes finales dans les sciences, dont Leibniz voyait clairement l’utilité, ont été écartées au profit des seules causes matérielles et efficientes. Une approche strictement naturaliste a fini par s’imposer, et le savant chrétien, pour reprendre l’image de Victor Hugo, accroche sa foi au vestiaire lorsqu’il met sa blouse pour entrer au laboratoire. A l’époque, on voulait y voir une garantie d’objectivité : il s’agissait d’observer le réel sans y mêler d’a priori ou de préjugés personnels. Mais le Dr Daniel Saelens remarque à juste titre que le travail scientifique a changé.

 Il ne s’agit plus tant de connaître avec exactitude la nature objective des choses, de coordonner les faits « selon certains rapports, dans l’ordre assigné par la forme ou la nature des éléments » (Dictionnaire de 1950), que d’ «agencer des éléments pour former un ensemble cohérent » (le même dictionnaire en 2000).

La crise de la vache folle a bien manifesté ce basculement : les farines animales, complétées par quelques acides aminés, constituaient un élément cohérent avec le calcul des rations alimentaires destinées aux bovins. Mais on ne s’était pas soucié d’une cohérence supérieure : celle d’une conformité à la nature des êtres, et donc aux intentions du Créateur. A l’inverse, « depuis quelques décennies les recherches scientifiques poursuivent le but opposé, c’est-à-dire de ne plus être conforme à la règle… Les vaches ne doivent plus être herbivores ; les femmes ménopausées peuvent être enceintes ; les animaux supérieurs ne doivent plus passer par la reproduction sexuelle pour se reproduire : le clonage suffit. La stérilité devient synonyme de santé »… Ce « nouvel ordre scientifique » a ceci de déraisonnable qu’il est incapable d’assumer les conséquences des innovations qu’il introduit, et nos contemporains commencent à s’en émouvoir. Mais la démarche est sans issue, puisque les hommes politiques s’abritent derrière des comités truffés de scientifiques engagés dans les mêmes recherches, les seuls compétents.

Rétablir le débat au sein de la communauté savante constituerait donc un préalable nécessaire, et l’article du Dr Jacques Benveniste « Recherche : la liberté ou la mort » s’achève sur cinq propositions en vue de favoriser la véritable innovation. « Je crois les témoins qui se font tuer », disait Pascal. A ce titre, les savants persécutés méritent plus que notre sympathie : notre écoute sereine, afin de dégager et d’honorer la part de vérité que leurs travaux peuvent contenir. Non pas la paix des cimetières, mais le glaive du discernement. Le savant solitaire, si critiqué pourtant, a le mieux conscience des enjeux sociaux de ses découvertes. Sa responsabilité lui apparaît toute naturelle, tandis que la recherche dans les grands instituts est nécessairement subordonnée à des intérêts qui dépassent le bon vouloir d’un individu.

Car il faudra bien un jour que la science redevienne attirante : même s’il était dérisoire, comme l’avait fait Victor Hugo, d’imaginer en elle, le sauveur de l’humanité, il reste que les besoins actuels de nos sociétés ne trouveront de solutions durables qu’au prix d’innovations techniques, mais mieux pensées et mieux assumées cette fois.

La science éclatée, la science émiettée, la science asservie pour s’être tout d’abord refusé à servir, c’est elle-même désormais qui appelle un Sauveur. Il nous faut une science à visage humain et l’apologue suivant nous le fera mieux comprendre qu’une longue démonstration :

« Un scientifique respectable se promène, par une nuit de tempête, le long de la côte méridionale anglaise. Alors qu’il s’arrête sous un candélabre, il devine tout au loin dans la mer une lumière vacillante et clignotante. Intrigué, il sort de sa poche le calepin où il note habituellement tout ce qui attire son attention. A l’aide de jumelles, il analyse cette lumière, son intensité, sa périodicité, sa distance probable, sa nature. Il fait ses conjectures et consigne tout dans son calepin. Puis, satisfait de son travail et de lui-même, il rentre chez lui.

Quelques instants plus tard un scout passe par ce même lieu  et s’arrête lui aussi sous le candélabre. Il voit la lumière clignotante. Quelque chose l’intrigue : sa périodicité. On dirait du morse : point, point, point – trait, trait – point, point, point. Ah ! fait-il, je comprends, c’est un S.O.S ! Il y des vies en danger ; on appelle au secours ! Vite il rentre au village et, du premier pub venu, téléphone à la police, qui appelle les gardes-côtes, lesquels dépêchent des secours. Puis il rentre chez lui. Environ une heure plus tard, il apprend par la radio qu’un équipage a été sauvé, et même le bateau, à l’endroit où il avait vu la lumière. Il s’endort content.

Oui, il y a deux sciences : la première fait une analyse superficielle, mais il lui manque la profondeur et le recul ; elle a divorcé des réalités, ne voit pas le vrai problème ; elle a perdu son âme ; elle peut offrir un vernis d’instruction, mais il lui manque le principal : l’éducation. Elle tâtonne dans l’obscurité parce qu’elle refuse la lumière.

La seconde allie le cœur à l’entendement. Elle est humble, se sent dépendante, cherche la lumière et la trouve ; la vraie science est celle qui reconnaît en l’homme l’image et la ressemblance de Dieu, son Créateur, quoique cette image soit piétinée par l’homme avec son péché ; elle a le sens du sacré, elle respecte la vie ; cette science, même si elle se sent méprisée par beaucoup, sait qu’elle a en perspective des biens éternels ! »3

Saint Paul nous exhorte à « tout reconsidérer dans le Christ » (Eph 1,10). Comment ne pas inclure dans ce « tout » la science, dès lors qu’il précise par ailleurs du Christ qu’ « en lui se trouvent cachés tous les trésors de la sagesse et de la science » (Col 2,3).


1 Isabel Jubin, La motivation, Servir n°155, novembre 2004, p.23

2 Etienne Klein, « Un petit voyage dans le monde des quanta », cité par I. Jubin, op. cit. p. 24

3 Daniel Mathez, Evolution : science ou mythe ?, Centre Biblique Européen, Lausanne, p. 15

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