L’Inventaire de l’église Saint-Jacques de Pouzauges

Par le Dr Jean-Maurice Clercq

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« Si l’homme est libre de choisir ses idées, il n’est pas libre d’échapper aux conséquences des idées qu’il a choisies. »
(Marcel François) en 19061

Résumé : La loi française de séparation de l’Église et de l’Etat prévoyait l’inventaire des objets et des biens d’église avant leur transfert à des « associations cultuelles » formées de laïcs. Les catholiques y virent le prélude à une confiscation et, en maints endroits, s’y opposèrent. Ce fut le cas à Pouzauges, en Vendée, et le récit de cet événement restitue bien le climat tendu qui secoua pour lors la France, provoquant des démissions d’officiers et de fonctionnaires (et aussi un mort, en Flandres). Devenu Ministre de l’Intérieur en mars 1906, Clémenceau mit fin aux Inventaires.

Il y a 100 ans, la loi de la séparation de l’Église et de l’Etat…

La loi de la séparation de l’Église et de l’Etat, votée le 9 décembre 1905 par le Sénat, faillit tourner à l’émeute civile anti-républicaine en Vendée et particulièrement à Pouzauges. En effet, la Vendée du XIXème siècle vivait dans le souvenir du soulèvement de 1793 et le régime républicain y était considéré comme responsable du martyre des aïeux. La deuxième République, par sa politique anticléricale, ne faisait que raviver la blessure: les Vendéens, à l’image de leurs ancêtres, se firent un devoir de résister à cette loi par conviction religieuse.

Les passions s’étaient réveillées : la Préfecture prenait des renseignements sur l’état d’esprit des catholiques auprès des membres des Comités Républicains et des instituteurs laïcs, tandis que l’Evêché faisait lire dans les églises des déclarations de protestation.

Les clivages idéologiques de 1793, qui n’avaient jamais disparu, reprirent de l’actualité et s’avivèrent. Si les catholiques de Pouzauges étaient prêts à empêcher le déroulement des Inventaires, de leur côté les républicains devenus agressifs  se préparaient à une situation de force, menaçant même, si la situation l’exigeait, de ressortir les armes pour faire respecter la légalité. Pour les catholiques, cette loi inique les volait tout simplement de leur patrimoine religieux, entretenu et payé par les fidèles, tandis que pour les républicains, il ne s’agissait que de faire appliquer une loi qu’ils approuvaient contre « l’obscurantisme clérical’.

Le 23 janvier 1906, eut lieu à Pouzauges la première tentative d’Inventaire menée par le receveur. Il présenta ses instructions au doyen qui, en retour, lut une protestation. La foule présente, hostile, était menée par Léon Bernard, ferblantier et royaliste convaincu, et son frère Gustave, forgeron-serrurier2. Le curé-doyen refusa d’accompagner dans l’église Saint-Jacques le receveur chargé de l’Inventaire afin de manifester son désaccord sans pouvoir s’opposer à l’application de la loi. Les nombreux fidèles présents, composés de catholiques de la ville mais aussi des paroisses environnantes, s’interposèrent alors et empêchèrent le receveur d’effectuer son devoir. Sous les quolibets il se vit contraint de renoncer. Ce jour-là à Pouzauges, commençait en Vendée le premier mouvement de résistance aux Inventaires.

Le 29 janvier eut lieu la deuxième tentative en présence des forces de l’ordre alors que le doyen était absent. La brigade de gendarmerie de Pouzauges fut renforcée de celle de Chantonnay.

Prévoyant la possibilité d’un attroupement hostile, l’heure de l’inventaire prévue à dix heures fut avancée à huit heures quarante cinq sur la demande du maire, le Dr Barbanneau (favorable aux inventaires, il était marié à une fervente catholique qui, par contre, était hostile aux inventaires et ne s’en cachait pas). Déjà une centaine de personnes s’étaient rassemblées à l’extérieur de l’église, tandis qu’un certain nombre s’était barricadé à l’intérieur. Les cloches se mirent à sonner à toute volée pour avertir la population, et très vite une foule de plusieurs centaines de personnes envahit la place, entonnant des cantiques et récitant le chapelet. Les gendarmes parvinrent par la force à isoler la foule de l’église mais ne purent pénétrer à l’intérieur, les portes étant bloquées. Dans la bousculade, plusieurs personnes furent molestées, y compris des gendarmes. « Si vous employez ces moyens nous arriverons à la violence » s’exclama l’abbé Guérin en direction des gendarmes. Devant une telle détermination, ordre fut donné aux gendarmes de se replier en attendant du renfort. Durant toute cette agitation, les cloches sonnaient de plus en plus belle. La foule rassemblée avait atteint un millier de personnes qui alternaient le chapelet avec des cantiques.

Pendant ce temps le siège s’organisait à l’intérieur de l’église avec la complicité des gens de l’extérieur : entrées systématiquement obstruées par des amoncellements de chaises et de bancs, cordes jetées du haut de l’église pour qu’y soient accrochés des paniers remplis de victuailles. La résistance s’installait.

Vers la fin de la journée. Les gendarmes de Pouzauges et de Chantonnay reçurent des renforts des Herbiers et de La Châtaigneraie, commandés par un capitaine de gendarmerie de Fontenay-le-Comte, lui-même conseillé par un commissaire spécial venu de la Roche-sur-Yon. Sous les huées et les cris hostiles, ils encerclèrent l’église et l’isolèrent des manifestants, qui se mirent à leurs lancer des pierres.

Une personnalité de la commune voisine de Montravers, Monsieur de Beauregard fut arrêté, emmené à la gendarmerie, mais vite relâché : la foule qui le suivait était de plus en plus menaçante. Les forces de l’ordre s’énervaient.

Une nouvelle arrestation s’ensuivit, celle de Joseph Coutand, de La Pommeraie-sur-Sèvre, qu’on emmena en cellule, menottes aux poignets.

Quand la nuit tomba, la situation était figée. On attendait l’épreuve de force. Le commissaire informa le doyen, de retour, que deux compagnies du 93ème de ligne avaient été appelées en renfort, seraient présentes dès le lendemain matin et que l’église serait investie et évacuée par la force coûte que coûte. La population n’étant pas du tout décidée à céder devant les forces publiques, la recherche d’un compromis était devenue impérative : une émeute sanglante se profilait pour le lendemain, avec le risque de la voir se propager dans toute la Vendée où la situation était extrêmement tendue.

De justesse on élabora un compromis : le commissaire spécial promit d’annuler tous les procès verbaux qui avaient été dressés à plusieurs manifestants ainsi qu’à l’abbé Guérin ; il promit aussi qu’aucune enquête ne serait effectuée à l’encontre des meneurs et, en particulier, envers ceux qui occupaient l’église et en interdisaient l’accès. Ces derniers finirent par accepter, à condition que l’inventaire soit dressé par une autre personne que le receveur. L’ accord obtenu, les résistants acceptèrent enfin de sortir de leur retranchement qu’ils quittèrent par une issue dérobée près de la crypte, laissant l’accumulation de bancs et chaises devant les portes. Accompagnés par la foule, ils se rendirent à la gendarmerie pour libérer Joseph Coutand en chantant le cantique « Nous voulons Dieu ».

Épilogue :

Le lendemain, la population toujours présente devant l’église, l’inventaire se déroula dans le calme. Il fut effectué par le Sous-inspecteur des Domaines de la Roche-sur-Yon accompagné du Sous-préfet de Fontenay-le-Comte, de l’instituteur adjoint et du garde-champêtre, qui eurent bien de la peine à se frayer un passage à travers l’amoncellement de chaises et de bancs.

Il fut sommaire et rapide ; un retournement d’opinion de la foule était toujours possible, d’autant plus que le curé et les membres du Conseil de Fabrique avaient refusé d’être présents pour protester contre cette spoliation.

La parole donnée par le commissaire spécial ne fut, hélas ! pas tenue :

– le maire de la commune voisine du Boupère, présent lors des manifestations, fut révoqué,

– le vicaire, l’abbé Guérin, et trois autres personnes furent traduits devant le tribunal de Fontenay-le-Comte. Le vicaire ainsi qu’un journalier furent relaxés. Les deux autres, Gustave Bernard et un cultivateur, furent condamnés à deux jours de prison et cent francs d’amende qu’une souscription paroissiale paya.

Leur libération, à la descente du train qui les ramenait à la gare de Pouzauges (située à 3,5 Km du centre-ville), fut l’occasion d’un incident significatif de la tension qui régnait encore au sein d’une population divisée. Bon nombre des manifestants étaient venus accueillir leurs héros libérés ; mais le hasard voulut qu’un petit groupe de républicains étaient aussi présents sur le quai … pour accueillir le Sous-préfet de Fontenay-le-Comte venu assister aux funérailles civiles du Président du Comité Républicain de Pouzauges. Les Républicains ne purent s’empêcher d’injurier et d’invectiver les catholiques avant d’entonner la Marseillaise, tandis que les catholiques, bien plus nombreux, répondaient par « la Catholique » de Théodore Botrel en se rendant en procession à l’église.


1 Reconstitution effectuée à partir de différentes sources (dont la thèse de Jean-Pascal Brebion : Deux cantons vendéens dans la fièvre des inventaires. 1988 ) et de témoignages, en particulier de celui de Joseph Pénot (1909-2003), pharmacien à Pouzauges, dont le père était un des « résistants » qui se sont enfermés dans l’église de Pouzauges lors des Inventaires de 1906.

2 Un de leurs ancêtres, Pierre Bernard, 22 ans, avait été condamné à mort le 18 janvier 1794 par la Commission Militaire de Nantes pour avoir participé à la « Virée de Galerne » pendant la guerre de Vendée.

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