La Terre n’a jamais été plate

Par Michel Hébert

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Si l’homme est libre de choisir ses idées, il n’est pas libre d’échapper aux conséquences des idées qu’il a choisies.” (Marcel François)

La Terre n’a jamais été plate1

Résumé : Christophe Colomb n’a jamais eu à démontrer que la Terre était ronde. Car tout le monde le savait déjà. Et depuis longtemps ! C’est ce que confirme l’ouvrage d’un historien américain, Jeffrey B. Russel, qui met à mal bon nombre d’idées reçues sur les géographes du Moyen Age et de l’Antiquité. Il commence par constater que les auteurs médiévaux affirment la rotondité de la Terre, comme le faisait Platon. Il examine ensuite l’apparition du mythe moderne selon lequel le Moyen-Age croyait la Terre plate. En fait ce sont des évolutionnistes libéraux américains qui ont créé de toutes pièces ce mythe aujourd’hui repris dans la presse et dans les manuels scolaires.

En cette année anniversaire de la découverte du Nouveau Monde, c’est un véritable déluge de publications qui s’abat sur nous ; à cette occasion, nombre d’idées reçues sont remises en question. L’une d’elles, selon laquelle les contemporains de Christophe Colomb croyaient que la Terre était plate, a trouvé son historien, Jeffrey B. Russel, dans un petit ouvrage décapant qui vient d’être publié aux Etats-Unis2.

Considérons le cas de Christophe Colomb : les historiens ont depuis longtemps dénoncé la fable selon laquelle il aurait dû affronter les foudres des docteurs de Salamanque pour avoir osé prétendre que la Terre était ronde – sans quoi le passage des Indes par l’ouest était inconcevable. Certes, le découvreur a eu ses détracteurs et ses opposants, mais leurs arguments tenaient aux probabilités d’échec de l’entreprise.

Et ils avaient raison, puisque la distance qui sépare les îles Canaries du Japon est de deux cents degrés de longitude, là où Colomb, pour avancer son projet, voulait n’en voir que soixante. Mais nulle part dans ces discussions il ne fut question d’une sphéricité que le navigateur aurait dû démontrer.

Déjà au XVème siècle, l’affaire était entendue. La Géographie du Grec Ptolémée (90-168) est traduite en latin en 1410.

Or cet ouvrage ne laisse subsister aucun doute sur la rotondité de la Terre : il est tout entier fondé sur le quadrillage de la sphère en degrés de latitude et méridiens de longitude.

Et le cardinal Pierre d’Ailly en a bien retenu toutes les leçons dans son Image du monde écrite en latin dès 1410.

Mais avant ? Là où les médiévistes ont souvent été plus évasifs, Jeffrey Russell un œuf ou une balle, pour d’autres, une pomme ou une pelote.

Fig. 1 : Sur cet exemplaire de la Géographie de Ptolémée, imprimé à Ulm en 1482, on voit l’auteur tenant le globe terrestre (Bucarest, Musée national d’Histoire)

Pour les philosophes John Holywood ou Thomas d’Aquin au XIIIème siècle, Jean Buridan ou Nicolas Oresme au XIVème , nul doute n’est possible. Ces deux derniers évoquent même la rotation de la Terre sur elle-même !

Faut-il remonter plus avant vers les “siècles obscurs”, pour reprendre une expression chère aux Anglo-Saxons ?

Là où un Isidore de Séville (mort en 636) semble entretenir certaines réserves, Bède le Vénérable au VIIIème siècle et Scot Erigène au IXème sont catégoriques : la Terre est ronde. Ils ne font d’ailleurs pas preuve d’originalité, puisqu’ils reprennent la tradition scientifique des compilateurs de l’Antiquité tardive, notamment Martianus Capella dont les Noces de Mercure et Philologie, écrites vers 420, connaissent une très large diffusion au Moyen Age. Or Martianus affirme lui aussi sans ambages : “Elle [la Terre] n’est pas plate, elle est ronde.”

Il semble donc y avoir durant tout le Moyen Age occidental unanimité sur la question. Non sans quelques problèmes pour les philosophes et les cartographes. Ceux-ci veulent en effet représenter un oekoumène (l’ensemble des terres habitées) conforme aux connaissances de la période et, d’autant que possible, à la tradition biblique et évangélique. Dès lors, que Jérusalem soit au centre du monde ou le paradis à l’est, c’est une simple convention cartographique. Le géographe arabe Al Idrisi ne place-t-il pas, au XIIème siècle, La Mecque au centre de sa carte ? Et, au XXème siècle, ne discute-t-on pas encore de la “juste” représentation de l’hémisphère sud sur nos modernes mappemondes ? Plus délicat est le problème de la conformité aux enseignements de l’Eglise selon lesquels les Apôtres ont apporté la Parole “aux quatre coins du monde“. Car il faudrait que le Terre soit plate pour posséder quatre coins*.

Ainsi s’explique l’hésitation d’Isidore de Séville ; pourtant saint Augustin lui-même (354-430) avait mis en garde contre le danger d’utiliser le sens littéral de l’Ecriture. Lorsque les cartographes médiévaux nous présentent une Terre d’apparence plate et circulaire, c’est donc certainement une convention cartographique, parfois l’illustration d’une certaine tradition biblique, mais jamais la représentation d’un soi-disant dogme de la “Terre plate”.

D’où vient alors ce mythe, puisque mythe il y a ? De l’exploitation qu’on a faite, au XIXème siècle, de certains textes de l’Antiquité tardive. Cette époque avait bel et bien connu deux “théoriciens” de la Terre plate : Lactance (vers 265-345) d’abord, polémiste crédule, qui s’oppose ouvertement à la pensée scientifique (et païenne) de son époque, au moyen d’arguments simples mais combien efficaces : “Y a-t-il quelqu’un d’assez extravagant pour se persuader qu’il y a des hommes qui aient les pieds en haut et la tête en bas […] et que la pluie et la grêle puissent tomber en montant ?”

Darwin contre l’Eglise :

Puis, deux siècles plus tard, en Egypte, Cosmas dit “Indicopleustès” (“le voyageur des Indes”), retiré dans un monastère du Sinaï, rédige sous le titre de Topographie chrétienne une vaste compilation géographique où la Terre plate occupe une place importante. Il faut cependant savoir que cet ouvrage volumineux, rédigé en grec et aux marges orientales de la Chrétienté, ne nous est connu aujourd’hui qu’à travers trois manuscrits médiévaux complets. Critiqué à Byzance dès le IXème siècle par le patriarche Photius, il est totalement ignoré de l’Occident médiéval. La première traduction latine de Cosmas date de 1705 ! Et c’est cet auteur, tout à fait marginal dans le monde grec et inconnu du monde latin, qui deviendra au XIXème siècle le symbole de l’obscurantisme médiéval !..

Car ces visions farfelues du monde seraient restées aussi chimériques que les descriptions contemporaines de cynocéphales (hommes à tête de chien), si elles n’avaient été reprises par les positivistes et “progressistes” du XIXème siècle. La démonstration de Jeffrey Russell est ici tout à fait originale et convaincante.

S’il n’y a jamais eu de mythe médiéval de la “Terre plate”, il y a bel et bien eu une légende moderne du “dogme médiéval de la Terre plate“. Russell traque son apparition puis sa diffusion, en France et aux Etats-Unis, tout au long du XIXème siècle ; il démasque à l’occasion quelques “coupables”.

Coupable, le premier, le romancier américain Washington Irving (1783-1859), dans un pastiche historique sur la vie de Christophe Colomb, publié pour la première fois en 1828.

Irving invente de toutes pièces une scène qui deviendra célèbre, dans laquelle le navigateur doit se défendre contre l’obscurantisme des docteurs de Salamanque incapables d’admettre que le Terre fût ronde3.

Le roman connaît un immense succès et contribue à accréditer, outre-Atlantique, la vision d’une Eglise catholique dogmatique et intolérante. Coupable encore, en France, à la même époque, le très respecté Antoine-Jean Letronne (1787-1848), directeur de l’Ecole des Chartes et professeur au Collège de France, qui dans la Revue des deux Mondes, avance l’idée d’un dogme de la Terre plate chez les Pères de l’Eglise et d’une interprétation littérale de la Bible au long du Moyen Age.

Coupables surtout, aux Etats-Unis à nouveau et principalement pendant la seconde moitié du XIXème siècle, nombre d’esprits libéraux qui souhaitent réfuter les arguments anti-évolutionnistes de l’époque. Nous sommes en effet en plein débat autour des thèses de Darwin sur l’évolution des espèces, que l’Eglise se refuse à admettre. Quoi de mieux, dès lors, pour combattre son étroitesse de vues, que de stigmatiser un obscurantisme plus général, dont le pseudo-dogme médiéval de la Terre plate deviendrait une sorte de cas exemplaire ? C’est la voie que suivent sans hésiter certains auteurs américains dans des ouvrages dont les titres à eux seuls sont tout un programme :

Histoire du conflit entre religion et science de John Draper (New York, 1874) ou Histoire du combat entre la science et la théologie dans le Christianisme d’Andrew White (New York, 1896)…L’idée d’un dogme médiéval de la Terre plate se diffuse dès lors dans les ouvrages de vulgarisation et les manuels scolaires. Elle correspond si bien à l’image que l’on se fait du Moyen Age au temps de Victor Hugo ou de Jules Michelet qu’on la reçoit sans discussion.

Tant et si bien que malgré toutes les réfutations modernes, un auteur à succès pourtant bien informé comme Daniel Boorstin perpétue encore aujourd’hui ce mythe3.

Preuve, s’il en était besoin qu’un petit essai comme celui de Jeffrey Russell est d’actualité et mériterait d’être traduit en français sans délai.

Ndlr. Note sur le sens littéral :

Michel Hébert reprend ici un contre-sens très répandu sur la définition du sens « littéral », c’est-à-dire du sens que l’auteur a directement en tête lorsqu’il choisit les « lettres » (c’est-à-dire les mots) de son discours. Le sens littéral n’est donc pas le sens matériel, même s’il s’oppose au sens dit « spirituel ». Le sens littéral peut être propre ou figuré. Lorsque l’Apocalypse désigne Jésus-Christ : « le lion de la tribu de Juda », saint Jean ne veut pas dire que le Messie doit montrer quatre pattes et une crinière !… C’est à l’évidence les vertus morales du lion qui sont ainsi évoquées, comme lorsque Moïse dit de Dan, le père d’une tribu : « Dan est un jeune lion qui s’élance de Basan » (Deut. XXXIII, 22). Aucun lecteur sensé ne verrait ici un autre sens littéral que le sens figuré !.. De même les nombreux passages où la Bible évoque la « main » de Dieu : il s’agit du pouvoir divin qui s’étend directement sur les choses. Galilée disait qu’on s’attacherait à tort à la vérité littérale de la Bible parce qu’il faudrait alors croire que Dieu a des pieds et des mains. C’est là un procédé de bateleur qui méconnaît à dessein la véritable notion du sens littéral. D’ailleurs saint Augustin – que M. Hébert présente comme opposé au sens littéral – a composé un livre entier pour commenter le sens littéral de la Genèse, verset par verset, le « De Genesi ad litteram » !..

Ajoutons encore ici que le sens proprement littéral est celui de la langue originale. Lorsque M. Hébert évoque les « quatre coins du monde », il commet une double erreur. Erreur de traduction tout d’abord, puisque « coins » restitue mal le sens en hébreu de ces « extrémités de la terre »  que saint Jérôme traduisait par terminos terrae (Isaïe 40,28) ou fines terrae (Isaïe 45,22). Le salut s’étendra jusqu’aux extrémités de la terre, c’est-à-dire sur tous les lieux habités, même les plus éloignés, et ce sens littéral ne comporte aucune indication sur la forme des continents ou de la terre elle-même. Erreur sur le sens littéral, enfin, puisqu’il confond ici encore le sens littéral avec le sens propre matériel que l’auteur sacré n’a pas voulu désigner .

Le mot « coin » dans la Bible, s’emploie presque toujours en référence à un corps anguleux (pierre, autel, Temple, barbe, etc…) et parfois au sens figuré (mais littéral) de « lieu  dissimulé » (ainsi, dans Actes 26,26, Paul déclare au gouverneur Festus que le roi Agrippa est au courant de sa conversion : « (Je suis) persuadé que rien ne lui en échappe, car cela ne s’est pas passé dans un coin »). Comme bien souvent, ce serait faire un mauvais procès à l’Ecriture que de nier le caractère parfois figuré du sens obvie, celui qui vient immédiatement à l’esprit du lecteur car il est porté par la lettre même du texte. D.T.


1 Repris de L’Histoire n°159, Octobre 1992.

2 Jeffrey B. Russel, Inventing the Flat Earth. Colombus and Modern Historians, New York – Wesport – Londres, Praeger, 1991.

* Ndlr. Voir notre  note sur le sens « littéral » en fin d’article

3 Washington Irving, The Life and Voyages of Christopher Columbus, rééd. Boston, J.H. Mc Elroy, 1981.

3 Daniel Boorstin, The Discoverers, New York, 1983, trad. française, R. Laffont, 1988.

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